AVRILS TRAGIQUES…

Avril. Drôles de printemps. Étranges anniversaires…  Génocide arménien : 24 avril 1915.   Avril encore, de l’année 1945 :  libération de la plupart des camps de concentration. 30 avril : c’est cette date, cette année,  qui est retenue pour honorer la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus. Ou qui en sont revenus, sans jamais vraiment revenir. Les « revenants », comme les appelle Charlotte Delbo, l’une des rares rescapées d’Auschwitz. Avril 1946 :  procès de Nuremberg. La notion de « crime contre l’humanité » est inventée. Avril 1961 : procès Eichmann et naissance d’une autre notion : celle de « banalité du mal ». Retour sur ces tragédies que nous lègue l’Histoire…

La une de L'Humanité sur la libération du camp de Lublin en septembre 1944.

Lublin, Dachau, Bergen Belsen, Buchenwald, Auschwitz, Mehlteuer, Matthausen… Triste litanie de noms qui font encore trembler d’effroi aujourd’hui. Triste litanie qu’il faut psalmodier encore et encore, chaque année, dans les classes ou lors des commémorations pour ne pas oublier. Devoir de mémoire. Parce que Charlotte Delbo, Anne Frank, Primo Levi, Etty Hillesum, et tant d’autres doivent être lus. Et connus. Pour sensibiliser les jeunes générations. Leur faire prendre conscience de la « banalité du mal ».  Écoutons ces voix d’outre tombe. Etty Hillesum d’abord. De 1941 à 1943, cette jeune hollandaise à peine plus âgée qu’Anne Frank, tient elle aussi un journal. Le 7 septembre 1943, elle est envoyée au camp de transit de Westerbork. Transit. Entre deux. Entre la vie à Amsterdam et une mort certaine à Auschwitz. Elle écrit des lettres bouleversantes depuis ce camp. Voici un passage dans lequel elle raconte comment elle essaie d’apporter son aide aux mamans qui sont programmées avec leurs enfants dans les prochains convois vers la mort. À Westerbork, il y avait une infirmerie, une « nurserie » et un orphelinat… ironie tragique…

Quand je dis : cette nuit j’ai été en enfer, je me demande ce que ce mot exprime pour vous. Je me le suis dit à moi-même au milieu de la nuit, à haute voix, sur le ton d’une constatation objective : Voilà, c’est donc cela l’enfer. Impossible de distinguer entre ceux qui partent et ceux qui restent. Presque tout le monde est levé, les malades s’habillent l’un l’autre. Plusieurs d’entre eux n’ont aucun vêtement, leurs bagages se sont perdus ou ne sont pas encore arrivés. (…) On prépare des biberons de lait à donner aux nourrissons, dont les hurlements lamentables transpercent les murs des baraques. Une jeune mère me dit en s’excusant presque : « D’habitude le petit ne pleure pas, on dirait qu’il sent ce qu’il va se passer. » Elle prend l’enfant, un superbe bébé de 8 mois. (…) La bonne femme au linge mouillé est au bord de la crise de nerf : « Vous ne pourriez pas cacher mon enfant ? Je vous en prie, cachez-le, faites-le pour moi, il a une forte fièvre, comment pourrais-je l’emmener ? Un enfant malade, ils vous l’enlèvent, et on ne le revoit plus jamais. »

Voici un autre texte. De Charlotte Delbo, déportée politique française. Rescapée d’Auschwitz. Elle écrit de nombreux textes sur l’enfer. Celui-ci prend la forme d’une prière. Prière aux vivants :

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, un vêtement qui vous va bien, qui vous va mal, qui vous va à peu près. Vous qui passez animés d’une vie tumultueuse aux artères et bien collée au squelette, d’un pas alerte sportif lourdaud, rieurs renfrognés, vous êtes beaux, si quelconques, si quelconquement tout le monde, tellement beaux d’être quelconques diversement, avec cette vie qui vous empêche de sentir votre buste qui suit la jambe, votre main au chapeau, votre main sur le cœur, la rotule qui roule doucement au genou… Comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, comment vous pardonner, ils sont morts tous.

Vous passez et vous buvez aux terrasses, vous êtes heureux, elle vous aime, mauvaise humeur souci d’argent… Comment comment vous pardonner d’être vivants comment comment vous ferez-vous pardonner par ceux-là qui sont morts pour que vous passiez bien habillés de tous vos muscles que vous buviez aux terrasses que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie faites quelque chose, apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillés de votre peau, de votre poil, apprenez à marcher et à rire parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie.

Je reviens d’au-delà de la connaissance il faut maintenant désapprendre je vois bien qu’autrement je ne pourrais plus vivre.

Et puis mieux vaut ne pas y croire à ces histoires de revenants, plus jamais vous ne dormirez si jamais vous les croyez ces spectres revenants, ces revenants qui reviennent sans pouvoir même expliquer comment.

Lisez encore Primo Levi, Si c’est un homme. Lisez, lisez. Regardez aussi, si vous préférez : La Liste de Schindler, Steven Spielberg. La Rafle, Rose Bausch. La Vie est belle, Roberto Benigni. Le Fils de Saül, László Nemes. Elle s’appelait Sarah, Gilles Paquet-Brenner...Et bien d’autres chefs d’œuvre du cinéma qui remplissent leur devoir de mémoire. Et le film de Margarethe von Trotta sur le combat de Hannah Arendt.

Les fours crématoires de Buchenwald.

Banalité du mal. Concept élaboré par Hannah Arendt : ceux qui ont commis ces horreurs ne sont pas des monstres. Ce serait trop facile de penser ainsi. Ce ne sont pas des monstres, ce sont des êtres humains, comme vous et moi, qui ont accompli leur « devoir ». La banalité du mal expliqué ici :

 

Eichmann est responsable de la logistique de la « solution finale ». Il organise notamment l’identification des victimes de l’extermination raciale, et leur déportation vers les camps de concentration et d’extermination. Eichmann est jugé en Israel à partir d’avril 1961, est condamné à mort et pendu en mai 1962.  Il avait échappé à un autre procès presque 20 ans plus tôt. Le procès qui invente le chef d’inculpation de « crime contre l’humanité » : Nuremberg.

Du 20 novembre 1945 au 10 octobre 1946, les plus hauts dignitaires du nazisme comparaissent dans le tribunal de cette ville, qui n’est pas choisie au hasard : berceau du nazisme et terreau de la doctrine de l’aryanisme. Le NSDAP ( le parti national socialiste = le parti nazi), la SS (escadron de protection), le SD (service de sécurité) et la Gestapo (police politique) sont reconnus organisations criminelles. 12 condamnés à mort dont Goering, Commandant en chef de la Luftwaffe et ministre de l’Aviation, personnage clé du IIIème Reich. 3 condamnations à la prison à perpétuité dont celle de Rudolf Hess :  compagnon influent d’Adolf Hitler dès ses débuts politiques,  représentant officiel auprès du parti nazi (chef de la chancellerie du NSDAP) et principal rédacteur des lois de Nuremberg qui fondent le nazisme. D’autres condamnations à des peines de prison longues sont prononcées. Nuremberg invente un chef d’inculpation : le crime contre l’humanité.

La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.
La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.

Comment le « sens du devoir » peut-il pousser un homme à accomplir les actes les plus cruels à l’encontre de ses semblables ? Un début d’explication avec La Mort est mon métier de Robert Merle : les pseudo-mémoires de Rudolf Höß, rebaptisé Rudolf Lang dans le livre, commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Rédigé entre 1950 et 1952, ce récit nous fait comprendre le concept de banalité du mal élaboré pourtant presque 10 plus tard par Hannah Arendt. Voici un extrait de la préface du livre écrite par Robert Merle signée du 27 avril 1972 :

Il y a bien des façons de tourner le dos à la vérité. On peut se refugier dans le racisme et dire : les hommes qui ont fait cela étaient des Allemands. On peut aussi en appeler à la métaphysique et s’écrier avec horreur, comme un prêtre que j’ai connu : « Mais c’est le démon ! Mais c’est le Mal !… ».
Je préfère penser, quant à moi, que tout devient possible dans une société dont les actes ne sont plus contrôlés par l’opinion populaire. Dès lors, le meurtre peut bien lui apparaître comme la solution la plus rapide à ses problèmes.
Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes.
C’est un de ces hommes que j’ai voulu décrire dans La Mort est mon métier. Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent.
Il y eu sous le nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux.

Se méfier du démon de la pureté. Se méfier du sens du devoir qui pousse sur les champs de frustrations, sur les collines de l’orgueil, sur les murs qu’édifie l’individualisme.

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11 NOVEMBRE A COUDEKERQUE BRANCHE : DU DEVOIR DE MEMOIRE

Soleil et ciel bleu. Comme un clin d’œil chaleureux du temps qu’il fait au temps qui passe, pour accomplir le devoir de mémoire. Comme partout en France, la commune de Coudekerque Branche honore, en ce 11 novembre, ses morts. Morts pour la France. Ceux de Douaumont ou Verdun. Morts pour que nous puissions jouir pleinement de notre liberté. Beaucoup d’enfants et de jeunes associés à cette cérémonie. Parce que cent ans après, quand aucun survivant ne peut plus témoigner, transmettre est essentiel.

ADRIAM Charles, AERNOUT Théophile,  BASSIMON Georges, BATTEUR Gaston, BECAM Fernand DEMEESTER Auguste, DEMEULEMEESTER Gustave,  FONTAINE Maurice, MARTEAU Lucien MERCIER Arsène, VLASSEMAN Albert, WAESELYNCK Lucien, WASTIAUW Gabriel, WATBLED Marcel
WEEXSTEEN Robert, WILLAERT Charles … Tous Coudekerquois… Et des dizaines d’autres noms… Voilà ce qui reste de la grande boucherie. Une liste de noms, gravés dans la pierre de nos cimetières.

Monument aux Morts de Coudekerque Branche. Année 1916...
Monument aux Morts de Coudekerque Branche. Année 1916…

Qui se souvient d’eux ? Leurs descendants savent-ils seulement qu’ils ont existé, qu’ils ont été enfants, qu’ils ont aimé, qu’ils sont partis un jour de grand soleil, la fleur au fusil comme ils disent, et qu’ils ne sont jamais revenus. Jamais. Corps aimés et aimants engloutis par la terre de Verdun ou de Douaumont. Ou d’ailleurs sur l’immense champ de bataille de 14-18, labour des volontés et des enthousiasmes les plus acharnés. Pluie de mitrailles et d’obus. Rats nocturnes effrayants. Jeunesse sacrifiée dans la boue des puissances se partageant un monde en déliquescence. Relisez Dorgelès. Relisez Barbusse. Relisez Céline. Découvrez Au revoir là-haut de Lemaître. Lisez Cris de Gaudé. Ou parcourez simplement les archives de votre commune. Ils prendront alors un peu vie dans votre imagination, ces noms gravés dans la pierre. Elle prendra à nouveau chair, cette chair à canon, peuple d’hommes sacrifiés.

Explosion sur un champ de bataille, 14-18.
Explosion sur un champ de bataille, 14-18.

Lisez les lettres de ces poilus. À leurs mères. À leurs fiancées. À leurs femmes. À leurs enfants. Comme l’ont fait les filles et les garçons du Conseil Municipal des Jeunes de Coudekerque Branche. Avec le sérieux qui incombait à cette importante tâche.

28 juin 1916. Mon amour. Je t’écris ces lignes, peut-être les dernières, quelques heures avant de monter à l’assaut. Il s’agit de repousser les Allemands, au prix de n’importe quel sacrifice au-delà du village de Fleury (…) Ni ma main, ni mon cœur ne tremble. Tu sais combien je t’aime. Tous les battements de mon cœur sont à toi, ma tendrement chérie, à nos petits, à l’enfant attendu. Je voudrais vivre pour vous tous, mais si je devais tomber, Dieu pourvoirait à votre bonheur. Car je veux qu’ils vivent, mes enfants, pour honorer la mémoire de leur père, pour le continuer, s’il est besoin, à côté de leur petite mère dont ils sècheront les larmes à force de caresses, tous nos petits anges aimés, y compris celui que tu portes en toi, ma douce et tendre enfant. Reçois un baiser ardent, où je fais passer toute mon âme, toute ma puissance d’aimer, de celui qui n’a jamais, auprès de sa chérie, connu que la joie de vivre. Je pars réconforté et confiant (…) Je te confie et je confie nos petits, Jean, Pol, Bernard, celui ou celle qui naîtra demain, au bon Dieu. Et je demande à ma mère, à mes parents, de se souvenir que si ton mari est mort pour la France, celle qui porte son nom a droit à toute la pitié, ou plutôt toute la justice et à tout l’amour des siens. Armand. France.

Les jeunes du CMJ ont lu des textes touchants, lettres et témoignages de 14-18.
Les jeunes du CMJ ont lu des textes touchants, lettres et témoignages de 14-18.

Puis le drapeau de la commémoration du 1er conflit mondial fut transmis : d’un jeune du collège La Salle à un jeune du collège du Westhoek. Passation de la flamme. Du souvenir. Et puis les enfants de l’école élémentaire Pagnol ont chanté. La Marseillaise bien sûr. Mais aussi une émouvante chanson qui raconte le quotidien d’un poilu…

Passation du drapeau entre jeunes de deux collèges coudekerquois, sous l'œil attentif de M. David Bailleul.
Passation du drapeau entre jeunes de deux collèges coudekerquois, sous l’œil attentif de M. David Bailleul.

Ces jeunes-là, engagés dans la vie de leur cité, savent certainement la chance qu’ils ont de vivre dans un pays en paix. Ils savourent leur chance d’aller à l’école, librement, chaque jour. Ils mesurent leur chance de ne pas devoir quitter leur famille, fusil à l’épaule et fleur au fusil, pour aller disparaître corps et âme dans la boue d’un champ de bataille. Ces jeunes-là le savent certainement. Et ils montrent la voie à d’autres. Commémoration, mémoire. Champ mental du souvenir qui, intact, doit aider à envisager l’avenir pour que plus jamais n’existent les champs de bataille.

Photos du Mag@zoom, sauf image 2.