LE MASSACRE DES INNOCENTS

Deux attentats terroristes en moins d’une semaine. Manchester. Fayoum. Deux fois l’horreur. D’autant plus insupportables que ce sont des enfants les principales victimes. Les uns sont engloutis par le feu, d’autres, chaque jour, par la mer… Les grandes douleurs sont muettes. Ces mots d’ Abdelatif Laâbi, poète marocain,  en guise de prière…

« Pour mille et un enfants
Effacés
d’un trait de haine
à l’aube muette
des peuples fous de parole… »

«J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui dont le cœur tremble d’amour pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment plus pour eux que pour lui-même liberté paix dignité
Celui qui considère que la Vie est encore plus sacrée que ses croyances et ses divinités
J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui qui combat sans relâche la Haine en lui et autour de lui
Celui qui dès qu’il ouvre les yeux au matin se pose la question :
Que vais-je faire aujourd’hui pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté d’être homme ?»

Le Massacre des Innocents, Nicolas Poussin, 1625-1629.

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QUI VEUT TUER DENIS MUKWEGE ?

C’est en 1990 qu’il comprend sa vocation. Une femme arrive à son hôpital. Violée par 4 soldats, elle a le fémur et le bassin réduits en bouillie à cause d’un coup de feu provenant d’une arme enfoncée dans son vagin… Depuis cette époque, c’est presque 45 000 victimes que Denis Mukwege « répare ». Physiquement et psychologiquement. Des femmes, des jeunes filles, des enfants, et même des bébés, victimes de viols. Arme de guerre redoutable, destructrice. Arme de guerre dans un pays ravagé par des décennies de conflit, la République Démocratique du Congo. Docteur honoris causa de l’université d’Umeå en Suède depuis octobre 2010. Honoré par  la médaille Wallenberg de l’université du Michigan.  Élevé en 2008 au rang de Chevalier de la Légion d’Honneur en France. Honoré par le Prix des Droits de l’Homme des Nations Unies et  le Prix Sakharov en 2014. Pourquoi les puissances occidentales, qui ont œuvré pour la fin des conflits au Rwanda, en Bosnie Herzégovine et ailleurs dans le monde, restent-elles sourdes aux cris d’alarme de ce bienfaiteur de l’humanité pourtant honni dans son propre pays ? Pourquoi n’assurent-elles plus sa protection ? Quels intérêts empêchent ainsi les nations d’empêcher le massacre d’une population ? Qui veut tuer Denis Mukwege ?

L’HOMME QUI RÉPARE LES FEMMES

Le Docteur Denis Mukwege en 2014.
Le Docteur Denis Mukwege en 2014.

Denis Mukwege est né en 1955 au sud Congo, à l’époque où le pays est encore colonie belge. Il se forme à la médecine à l’université du Burundi, et se spécialise en gynécologie en Europe, à l’université d’Angers puis à l’université libre de Bruxelles. Il est devenu «un ange qui soigne», comme le dit avec beaucoup de fierté sa maman dans le documentaire. Mais contrairement à d’autres Africains qui font carrière dans les pays dits développés, il décide de retourner dans son pays d’origine pour venir en aide aux populations les plus en détresse. Il devient ainsi médecin directeur de l’hôpital de Lemera dans le Sud Kivu. Hôpital violemment détruit lors de la Première Guerre du Congo en 1996. Le Docteur Denis Mukwege a la vie sauve. Il se réfugie à Nairobi, puis décide de retourner en RDC.  Il y fonde l’hôpital Panzi à Bukavu. Si vous n’avez pas vu le film sorti en février 2016 qui lui est consacré, peut-être pourrez-vous revoir ce  documentaire, réalisé par Thierry Michel, en replay sur la chaîne de Public Sénat.  Un  film choc qui permet de prendre conscience d’un drame humanitaire et « fémicide » qui se joue, depuis 20 ans maintenant, en République Démocratique du Congo.

 

UN « FÉMICIDE » ORGANISÉ

Carte de la RDC.
Carte de la RDC.

La  géopolitique de la RDC est complexe, comme dans la plupart des pays d’Afrique. La situation troublée de la RDC s’enracine dans le conflit fratricide du Rwanda qui oppose Hutu et Tutsi d’une part ; et d’autre part  dans l’opposition au régime autocratique du Président Mobutu, opposition menée par Laurent-Désiré Kabila. Son fils et successeur, Joseph Kabila, s’accroche au pouvoir, sourd aux revendications démocratiques des partis d’opposition. De là, des conflits incessants, notamment dans l’est du pays, à la frontière avec le Rwanda voisin. C’est dans cette zone que sont perpétrés des viols collectifs, de femmes mais aussi de très jeunes filles, parfois mineures. Le viol collectif comme arme de guerre.

QUI VEUT TUER DENIS MUKWEGE ?

Téléphone portable, tablette, ordinateur, console de jeux… Tous ces objets sont fabriqués à l’aide de minerais précieux car rares : étain, tungstène, or et coltan. Coltan : contraction de « colombite » et de « tantalite », pierre polymétallique contenant du fer, du manganèse, du tantale et du nobium. L’extraction et le commerce de ces minerais ont lieu essentiellement…en République Démocratique du Congo !  Esclavage moderne, qui masque une autre réalité plus horrible encore : la lutte que se livrent des groupes armés, profitant de l’instabilité politique,  pour garder la main sur ce commerce juteux. Ce sont ces groupes armés qui font régner la terreur et s’adonnent, entre autres atrocités, aux viols de femmes et d’enfants pour assurer leur suprématie dans ce pays. Et le pouvoir en place ferme les yeux… Joseph Kabila devrait quitter le pouvoir avant la fin de l’année 2017… si les tergiversations constitutionnelles et les prétextes de tous ordres cessent…

Voici des extrait du dernier rapport d’Amnesty International concernant la situation en RDC (pour en lire l’intégralité, suivre : ce lien) :

L’incertitude politique a contribué à l’exacerbation des tensions dans l’est du pays, toujours en proie aux conflits armés. Les tensions accrues entre les différentes ethnies et communautés qui ont accompagné la longue période préélectorale, ainsi que le manque de réactivité de l’État sur les plans administratif et sécuritaire, ont favorisé les violences et de nouveaux recrutements dans les groupes armés. (…) L’aggravation de la crise économique a exacerbé la pauvreté, déjà forte, et le pays a été touché par des épidémies de choléra et de fièvre jaune qui ont fait des centaines de morts. (…) Plusieurs dizaines de journalistes ont été détenus arbitrairement. Les 19 et 20 septembre 2016, au moins huit journalistes de médias nationaux et internationaux ont été arrêtés et placés en détention pendant qu’ils couvraient les mouvements de protestation. Certains ont été harcelés, dévalisés et frappés par les forces de sécurité. (…) Au moins trois défenseurs des droits humains ont été tués par des membres avérés ou présumés des forces de sécurité dans les provinces du Maniema, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. (…) Les groupes armés ont perpétré toute une série d’exactions, parmi lesquelles des exécutions sommaires, des enlèvements, des traitements cruels, inhumains et dégradants, des viols et d’autres sévices sexuels, et des pillages de biens civils. Les FDLR, les Forces de résistance patriotique d’Ituri (FRPI) et plusieurs groupes armés maï maï (milices locales et communautaires) figuraient au nombre des responsables des atrocités commises contre la population civile. Les combattants de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) étaient toujours actifs et ont continué de se livrer à des atteintes aux droits humains dans les zones frontalières du Soudan du Sud et de la République centrafricaine. Dans le territoire de Beni (Nord-Kivu), des civils ont été massacrés au moyen généralement de machettes, de houes et de haches. Dans la nuit du 13 août 2016, 46 personnes ont été tuées à Rwangoma, un quartier de la ville de Beni, par des membres présumés du Front démocratique allié (ADF), groupe armé ougandais disposant de bases dans l’est de la RDC.

Plusieurs centaines de femmes et de filles ont subi des violences sexuelles dans les zones de conflit. Parmi les auteurs de ces violences figuraient des soldats et d’autres agents de l’État, mais aussi des combattants de groupes armés tels que les Raïa Mutomboki (coalition de groupes armés), les FRPI et les Maï Maï Nyatura (milice hutu).

Alors, qui a intérêt à ce que Denis Mukwege meure ? Joseph Kabila, pour effacer l’image ignoble que donne son pays à la face du monde ? Les groupes armés qui font régner la terreur et s’enrichissent par le commerce du « coltan » ? La communauté internationale, complice de ce commerce qui enrichit aussi les grandes firmes de l’industrie de l’électronique et de l’informatique ? La question est posée…

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TRAGEDIES DE L’ESCLAVAGE

Parce qu’aujourd’hui, en Lybie, on achète et on vend des candidats au rêve occidental qui meurent oubliés de tous en pleine Méditerranée. Parce qu’aujourd’hui, en Syrie ou dans certains pays d’Afrique, on achète des femmes pour combler les rêves de Paradis de soldats fous de Dieu… Parce qu’aujourd’hui, en Afrique encore, on achète des enfants pour qu’ils travaillent à l’extraction de minerais précieux à la fabrication de nos smartphones. 10 mai. Depuis le  31 mars 2006, la journée du 10 mai est officiellement reconnue comme « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions ». Le but ici n’est pas de retracer l’histoire du commerce triangulaire, de la traite jusqu’à l’abolition, acquise après maints revirements. Voyez plutôt une modeste contribution au « devoir de mémoire ». Pour ne pas oublier ce crime contre l’humanité. Des mots pour méditer sur l’esclavage, et l’esclavage moderne en particulier. Deux œuvres théâtrales qui traitent de la traite…

Statue en Mémoire de l'Esclavage, Robert Ford, Ile de Gorée, Sénégal.
Statue en Mémoire de l’Esclavage, Robert Ford, Ile de Gorée, Sénégal.

TRAGIQUE CÉSAIRE

La Tragédie du Roi Christophe. Aimé Césaire. 1964. On est à l’époque en pleine décolonisation. Et cette pièce contre les tyrannies, toutes les tyrannies, semble dirigée à la fois contre l’esclavage en Haïti au début du XIXème siècle (elle s’inscrit dans ce contexte historique) et aussi contre l’Europe colonisatrice qui perd peu à peu de son hégémonie dans les années 1960. Cette pièce raconte la lutte du peuple haïtien pour la liberté. Elle raconte aussi l’irrésistible chute de Henri Christophe, ancien esclave, dans la démesure et la mégalomanie. Lui, le héros de la révolte des esclaves, compagnon de lutte de Toussaint Louverture, est nommé Président à vie en 1807, puis roi. C’est ce que Aimé Césaire raconte. À l’esclavage succède un autre esclavage. Le tyran blanc laisse la place à un tyran noir. Comment concilier les lourds héritages de l’esclavage, de la décolonisation et des racines africaines ?  Sassou N’Guesso, Biya… et bien d’autres ressemblent étrangement au Roi Christophe… Laissons parler la poésie du texte de Césaire. Écoutons ce que Madame Christophe reproche à son époux :

Christophe, à vouloir poser la toiture d’une case, sur une autre case, elle tombe dedans ou se trouve grande ! Christophe ne demande pas trop aux hommes et à toi-même, pas trop ! Et puis je suis une mère et quand parfois je te vois emporté sur le cheval de ton cœur fougueux, le mien à moi, trébuche et je me dis : pourvu qu’un jour on ne mesure pas au malheur des enfants la démesure du père. Nos enfants, Christophe, songe à nos enfants. Mon Dieu ! Comment tout cela finira-t-il ?

Et voilà ce que répond Henri Christophe :

Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres, Madame ! S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes, m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que tous les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni Blancs ni Noirs. C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame. Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ? A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, le collectif ravalement à la bête, le total outrage, la vaste insulte, que tous, ils ont reçu plaqué sur le corps, au visage, l’omni-niant crachat ! Nous seuls, Madame, vous m’entendez, nous seuls, les nègres ! Alors, au fond de la fosse ! C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter, voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arcboute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh ! la tête large et froide ! Et voilà pourquoi il faut en demander aux nègres plus qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas ! C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche !

Et Césaire encore : Savez-vous pourquoi il travaille jour et nuit ? Savez-vous, ces lubies féroces, comme vous dîtes, ce travail forcené… C’est pour que désormais il n’y ait plus de par le monde une jeune fille noire qui ait honte de sa peau et trouve dans sa couleur un obstacle à la réalisation des vœux de son cœur.

D’UNE TRAGÉDIE À L’AUTRE

La Mission, Souvenir d’une révolution. Heiner Muller. Magnifique, encore. Parue en 1979. Jouée pour la première en France en 1982. Le contexte historique de l’action : la première tentative d’abolition de l’esclavage aux Antilles après la Révolution Française. Cela commence avec la révolte des esclaves de Saint Domingue en 1791. En février 1794, l’abolition est proclamée dans toutes les colonies françaises. C’est Bonaparte, Napoléon Ier, qui rétablit l’esclavage, sous la pression des « lobbies économiques » de l’époque, en 1802. La Mission rejoue ces soubresauts, cette lutte sanglante entre Blancs et Noirs. Et c’est le personnage de Sasportas qui porte la voix noire de la révolte dans cette tragédie :

J’ai dit que les esclaves n’ont pas de patrie. Ce n’est pas vrai. La patrie des esclaves est le soulèvement. Je vais au combat, armé des humiliations de ma vie. (…) Les morts combattront quand les vivants ne pourront plus. Chaque battement de cœur de la révolution fera de nouveau croître de la chair sur leurs os, du sang dans leurs veines, de la vie dans leur mort. Le soulèvement des morts sera la guerre des paysages, nos armes les forêts, les montagnes, les mers, les déserts du monde. Je serai forêt, montagne, mer, désert. Moi, c’est l’Afrique. Moi, c’est l’Asie. Les deux Amériques, c’est moi.

Cette tragédie contemporaine met en garde, elle aussi, contre les mirages de la liberté. Contre les tyrannies qui prennent la place d’autres tyrannies. Contre ces libérateurs qui se révèlent dictateurs.

La révolution n’a plus de patrie, ce n’est pas nouveau sous le soleil qui ne brillera peut-être jamais sous une nouvelle terre, l’esclavage a de multiples visages, nous n’avons pas encore vu le dernier (…) ce que nous avons pris pour l’aurore de la liberté n’était peut-être qu’un nouvel esclavage plus effroyable (…) et ta bien-aimée inconnue, la liberté, quand ses masques seront usés, peut-être n’aura-t-elle pas d’autre visage que la trahison.

La Tragédie du Roi Christophe, Aimé Césaire. La Mission, Heiner Müller. Deux pièces à voir, à revoir, à lire, à relire. Deux tragédies sur l’esclavage. Deux tragédies de la négritude. Deux poings d’interrogation sur la liberté et sur l’humaine condition.

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AVRILS TRAGIQUES…

Avril. Drôles de printemps. Étranges anniversaires…  Génocide arménien : 24 avril 1915.   Avril encore, de l’année 1945 :  libération de la plupart des camps de concentration. 30 avril : c’est cette date, cette année,  qui est retenue pour honorer la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus. Ou qui en sont revenus, sans jamais vraiment revenir. Les « revenants », comme les appelle Charlotte Delbo, l’une des rares rescapées d’Auschwitz. Avril 1946 :  procès de Nuremberg. La notion de « crime contre l’humanité » est inventée. Avril 1961 : procès Eichmann et naissance d’une autre notion : celle de « banalité du mal ». Retour sur ces tragédies que nous lègue l’Histoire…

La une de L'Humanité sur la libération du camp de Lublin en septembre 1944.

Lublin, Dachau, Bergen Belsen, Buchenwald, Auschwitz, Mehlteuer, Matthausen… Triste litanie de noms qui font encore trembler d’effroi aujourd’hui. Triste litanie qu’il faut psalmodier encore et encore, chaque année, dans les classes ou lors des commémorations pour ne pas oublier. Devoir de mémoire. Parce que Charlotte Delbo, Anne Frank, Primo Levi, Etty Hillesum, et tant d’autres doivent être lus. Et connus. Pour sensibiliser les jeunes générations. Leur faire prendre conscience de la « banalité du mal ».  Écoutons ces voix d’outre tombe. Etty Hillesum d’abord. De 1941 à 1943, cette jeune hollandaise à peine plus âgée qu’Anne Frank, tient elle aussi un journal. Le 7 septembre 1943, elle est envoyée au camp de transit de Westerbork. Transit. Entre deux. Entre la vie à Amsterdam et une mort certaine à Auschwitz. Elle écrit des lettres bouleversantes depuis ce camp. Voici un passage dans lequel elle raconte comment elle essaie d’apporter son aide aux mamans qui sont programmées avec leurs enfants dans les prochains convois vers la mort. À Westerbork, il y avait une infirmerie, une « nurserie » et un orphelinat… ironie tragique…

Quand je dis : cette nuit j’ai été en enfer, je me demande ce que ce mot exprime pour vous. Je me le suis dit à moi-même au milieu de la nuit, à haute voix, sur le ton d’une constatation objective : Voilà, c’est donc cela l’enfer. Impossible de distinguer entre ceux qui partent et ceux qui restent. Presque tout le monde est levé, les malades s’habillent l’un l’autre. Plusieurs d’entre eux n’ont aucun vêtement, leurs bagages se sont perdus ou ne sont pas encore arrivés. (…) On prépare des biberons de lait à donner aux nourrissons, dont les hurlements lamentables transpercent les murs des baraques. Une jeune mère me dit en s’excusant presque : « D’habitude le petit ne pleure pas, on dirait qu’il sent ce qu’il va se passer. » Elle prend l’enfant, un superbe bébé de 8 mois. (…) La bonne femme au linge mouillé est au bord de la crise de nerf : « Vous ne pourriez pas cacher mon enfant ? Je vous en prie, cachez-le, faites-le pour moi, il a une forte fièvre, comment pourrais-je l’emmener ? Un enfant malade, ils vous l’enlèvent, et on ne le revoit plus jamais. »

Voici un autre texte. De Charlotte Delbo, déportée politique française. Rescapée d’Auschwitz. Elle écrit de nombreux textes sur l’enfer. Celui-ci prend la forme d’une prière. Prière aux vivants :

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, un vêtement qui vous va bien, qui vous va mal, qui vous va à peu près. Vous qui passez animés d’une vie tumultueuse aux artères et bien collée au squelette, d’un pas alerte sportif lourdaud, rieurs renfrognés, vous êtes beaux, si quelconques, si quelconquement tout le monde, tellement beaux d’être quelconques diversement, avec cette vie qui vous empêche de sentir votre buste qui suit la jambe, votre main au chapeau, votre main sur le cœur, la rotule qui roule doucement au genou… Comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, comment vous pardonner, ils sont morts tous.

Vous passez et vous buvez aux terrasses, vous êtes heureux, elle vous aime, mauvaise humeur souci d’argent… Comment comment vous pardonner d’être vivants comment comment vous ferez-vous pardonner par ceux-là qui sont morts pour que vous passiez bien habillés de tous vos muscles que vous buviez aux terrasses que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie faites quelque chose, apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillés de votre peau, de votre poil, apprenez à marcher et à rire parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie.

Je reviens d’au-delà de la connaissance il faut maintenant désapprendre je vois bien qu’autrement je ne pourrais plus vivre.

Et puis mieux vaut ne pas y croire à ces histoires de revenants, plus jamais vous ne dormirez si jamais vous les croyez ces spectres revenants, ces revenants qui reviennent sans pouvoir même expliquer comment.

Lisez encore Primo Levi, Si c’est un homme. Lisez, lisez. Regardez aussi, si vous préférez : La Liste de Schindler, Steven Spielberg. La Rafle, Rose Bausch. La Vie est belle, Roberto Benigni. Le Fils de Saül, László Nemes. Elle s’appelait Sarah, Gilles Paquet-Brenner...Et bien d’autres chefs d’œuvre du cinéma qui remplissent leur devoir de mémoire. Et le film de Margarethe von Trotta sur le combat de Hannah Arendt.

Les fours crématoires de Buchenwald.

Banalité du mal. Concept élaboré par Hannah Arendt : ceux qui ont commis ces horreurs ne sont pas des monstres. Ce serait trop facile de penser ainsi. Ce ne sont pas des monstres, ce sont des êtres humains, comme vous et moi, qui ont accompli leur « devoir ». La banalité du mal expliqué ici :

 

Eichmann est responsable de la logistique de la « solution finale ». Il organise notamment l’identification des victimes de l’extermination raciale, et leur déportation vers les camps de concentration et d’extermination. Eichmann est jugé en Israel à partir d’avril 1961, est condamné à mort et pendu en mai 1962.  Il avait échappé à un autre procès presque 20 ans plus tôt. Le procès qui invente le chef d’inculpation de « crime contre l’humanité » : Nuremberg.

Du 20 novembre 1945 au 10 octobre 1946, les plus hauts dignitaires du nazisme comparaissent dans le tribunal de cette ville, qui n’est pas choisie au hasard : berceau du nazisme et terreau de la doctrine de l’aryanisme. Le NSDAP ( le parti national socialiste = le parti nazi), la SS (escadron de protection), le SD (service de sécurité) et la Gestapo (police politique) sont reconnus organisations criminelles. 12 condamnés à mort dont Goering, Commandant en chef de la Luftwaffe et ministre de l’Aviation, personnage clé du IIIème Reich. 3 condamnations à la prison à perpétuité dont celle de Rudolf Hess :  compagnon influent d’Adolf Hitler dès ses débuts politiques,  représentant officiel auprès du parti nazi (chef de la chancellerie du NSDAP) et principal rédacteur des lois de Nuremberg qui fondent le nazisme. D’autres condamnations à des peines de prison longues sont prononcées. Nuremberg invente un chef d’inculpation : le crime contre l’humanité.

La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.
La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.

Comment le « sens du devoir » peut-il pousser un homme à accomplir les actes les plus cruels à l’encontre de ses semblables ? Un début d’explication avec La Mort est mon métier de Robert Merle : les pseudo-mémoires de Rudolf Höß, rebaptisé Rudolf Lang dans le livre, commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Rédigé entre 1950 et 1952, ce récit nous fait comprendre le concept de banalité du mal élaboré pourtant presque 10 plus tard par Hannah Arendt. Voici un extrait de la préface du livre écrite par Robert Merle signée du 27 avril 1972 :

Il y a bien des façons de tourner le dos à la vérité. On peut se refugier dans le racisme et dire : les hommes qui ont fait cela étaient des Allemands. On peut aussi en appeler à la métaphysique et s’écrier avec horreur, comme un prêtre que j’ai connu : « Mais c’est le démon ! Mais c’est le Mal !… ».
Je préfère penser, quant à moi, que tout devient possible dans une société dont les actes ne sont plus contrôlés par l’opinion populaire. Dès lors, le meurtre peut bien lui apparaître comme la solution la plus rapide à ses problèmes.
Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes.
C’est un de ces hommes que j’ai voulu décrire dans La Mort est mon métier. Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent.
Il y eu sous le nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux.

Se méfier du démon de la pureté. Se méfier du sens du devoir qui pousse sur les champs de frustrations, sur les collines de l’orgueil, sur les murs qu’édifie l’individualisme.

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POURQUOI TANT DE POISSONS LE 1ER AVRIL ?

1er avril : jour béni pour les enfants, les taquins et autres farceurs. Mais d’où vient cette tradition ? Pour en savoir plus, par ici…

Le fameux et énigmatique poisson d'avril...
Le fameux et énigmatique poisson d’avril…

UNE HISTOIRE DE CALENDRIER

Depuis un peu plus de 500 ans, notre année civile commence le 1er janvier. Il n’en fut pas toujours ainsi. C’est Charles IX, guidé par sa mère Catherine de Médicis, qui, le 9 août 1564, publia, entre autres décisions, celle de faire commencer l’année le 1er janvier. C’est l’Édit de Roussillon, préparé et signé dans la ville de Roussillon, par, entre autres,  Michel de L’Hospital (voir un précédent article du Mag@zoom à propos de cet homme bienveillant quoique méconnu : ici). Auparavant, le début de l’année variait selon les provinces : à Lyon, c’était le 25 décembre, à Vienne, le 25 mars, ailleurs encore le jour de Pâques… L’ Empereur  Charles Quint avait déjà fixé le début de l’année au 1er janvier dans son royaume. Et en 1622, le Pape Grégoire XV applique cette mesure à l’ensemble de la chrétienté. Il poursuit ainsi l’œuvre de son illustre prédécesseur, Grégoire XIII, qui s’était attaqué à la réforme du calendrier. Sur les tribulations du calendrier et du temps, voir, encore, un précédent article du Mag@zoom : .

Exemple de calendrier grégorien du XIXème siècle.
Exemple de calendrier grégorien du XIXème siècle.

POURQUOI TANT DE POISSONS ?

Comme le début de l’année coïncidait donc autrefois avec le printemps (grosso modo mars avril), les gens avaient l’habitude de s’offrir des petits cadeaux, comme nous le faisons encore parfois, et qu’on nomme étrennes. Cette tradition des petits cadeaux a perduré, mais c’était « pour rire ». Et la farce ou le canular est un geste traditionnel ancien : les Romains avaient leurs hilaria, fêtes fixées aux alentours du 25 mars… En Occident, et en Amérique du Nord encore aujourd’hui, cette période correspond à la « fête des fous » qui remonte au Moyen Âge. C’est le «April Fool’s day» (jour des fous d’avril) ou «All Fool’s day» (jour de tous les fous).

Combat entre Carnaval et Carême, Brueghel l'Ancien, 1559.
Combat entre Carnaval et Carême, Brueghel l’Ancien, 1559.

Et puis, mars-avril : cette période marque l’ouverture de la pêche en eau douce. Le lien entre 1er avril et poisson collé dans le dos est peut-être à trouver ici… À moins qu’il ne faille rapprocher cette tradition de celle de Pâques, qui met fin au Carême : on sait que le poisson a une importance symbolique pour les Chrétiens. Le poisson étant le signe de reconnaissance des premiers fidèles du christ. L’ichthus chrétien, ce dessin représentant un poisson, est un acronyme de « Christ »

Ichthus : signe de reconnaissance des premiers chrétiens.
Ichthus : signe de reconnaissance des premiers chrétiens.

Et puis le poisson, c’est le dernier signe zodiacal de l’hiver : on marque ainsi par cette fête, qui rappelle des rites d’inversion anciens, un passage calendaire, passage de l’hiver au printemps, de la stérilité à la fertilité, de la pénombre à la lumière…

Le 1er avril, tel qu’il se célèbre aujourd’hui, est un héritage de toutes ces traditions. Ce qui paraît commun, c’est l’idée du rite de passage, pour rire…

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A JULES VERNE, GRANDE SYNTHE, ON ACCROCHE SA LESSIVE DANS LA COUR DU COLLEGE !

Non, on ne lave pas son linge sale en famille dans la cour du collège. On participe à « l’installation éphémère faite par tous tout autour de la Terre ». Rien que ça ! Créée en 2006 par la plasticienne Joëlle Gonthier, La Grande Lessive est une manifestation artistique internationale, qui adopte le principe d’un « accrochage » d’œuvres réalisées par des individus de tous âges, de toutes provenances, le temps d’une journée… Depuis sa création, 5 continents, 106 pays et des millions de personnes y ont participé. Cette année, il faudra compter aussi les collégiens de Jules Verne à Grande Synthe…

Affiche de l’édition de mars 2017.

Adieu cimaises et grilles. On tend des fils là où on peut. Cour d’école. Parc. Square. Hall d’immeuble. Et on accroche. Deux pinces à linge, et le tour est joué. Photo, dessin, collage, photo montage… la technique et les moyens utilisés sont libres. Et c’est beau ! Finalement, ce n’est pas difficile de créer de la beauté et de l’harmonie, à plusieurs, avec peu de moyens, beaucoup de créativité et d’imagination. Et deux pinces à linge… Voici quelques clichés capturés aux éditions précédentes ; voyez comme c’est beau :

250 créations. Presqu’autant d’élèves. De la 6ème à la 3ème. Guidés par leur professeure d’arts plastiques, Cécile Cassard et motivés par leur professeure documentaliste, Madeleine Chaumette. Ma vie vue d’ici. Ça, c’est le thème pour cette année. Et leur vie, vue de Grande Synthe, ça donne ça :

La Grande Lessive des collégiens de Jules Verne, Grande Synthe.
Ma Vie vue d’ici…

Laissons le mot de la fin à leur professeure d’arts plastiques, Cécile Cassard, maîtresse d’œuvre de ce projet internationalement pacifique et artistique. Sa vie de prof à elle vue d’ici, à Grande Synthe :

Je suis heureuse de faire participer nos élèves à ce projet international, de leur laisser, le temps de quelques heures, le matériel d’arts plastiques pour une expression graphique très libre. Comme un temps de récréation. La Grande Lessive est un joyeux prétexte qui permet aux talents de sortir de la classe ! Et c’est très poétique de voir ces farandoles de papier jouer avec le vent… mais si  j’ai quand même  un peu peur pour l’installation …

Le site officiel de La Grande Lessive, c’est ici. Les photos sont issues de ce site, sauf les deux dernières, confiées aimablement par Cécile Cassard. Qu’elle en soit remerciée !

La page Facebook de La Grande Lessive, c’est .

11 MARS, IL Y A 6 ANS : FUKUSHIMA

Au moment où on parle de faire revenir les populations sur la zone de Fukushima, il faut plus que jamais rappeler les dangers auxquels elles s’exposent…. Souvenons-nous. Souvenez-vous…Vendredi 11 mars 2011. Début d’après-midi. Fukushima. Japon. La terre tremble. La mer mugit. Et c’est la catastrophe. Nucléaire. Fukushima, Récit d’un désastre, de Michaël Ferrier, raconte la descente aux enfers du peuple nippon. Témoin direct, involontaire, de la catastrophe, il raconte cette fin du monde en trois temps : séismes à répétition, tsunami, cataclysme nucléaire.

UNE CATASTROPHE ANNONCÉE

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de lettres, docteur ès-lettres de l’université Paris-Sorbonne, Michaël Ferrier est professeur à l’université Chuo de Tokyo, au Japon. Sa vie est là-bas. Son amour est là-bas : Jun, qui partage sa vie et sa passion pour le Japon.  Le 11 mars 2011, ils sont les témoins directs de la catastrophe. Le Récit d’un désastre est inédit. Il n’aurait pas dû exister. Il existe. Et c’est l’œuvre la plus diffusée de son auteur. Il aurait préféré peut-être que ce soit un autre de ses romans. Mais celui-ci raconte l’indicible. Extraits :

« Cela fait 80 millions d’années que ces plaques [les plaques tectoniques] se frictionnent. Aujourd’hui, ce vieux conflit s’est réveillé. Les répliques s’enchaînent à une cadence folle. La terre tremble. La terre tremble. Le vendredi 11 mars : 78 séismes. Le samedi 12 mars : 148 séismes. Le dimanche 13 : 117 séismes. (…) Paul Claudel, lui, trouve pour le dire les mots justes et l’image exacte : ″A tout moment, à midi, au théâtre, pendant le repas, la main mystérieuse intervient. Elle saisit le Japon au collet, elle lui rappelle qu’elle est là.″ Ici, en une semaine, on en est à plus de 400 répliques. Un tremblement de terre magnitude 5 minimum toutes les 17 minutes… Et c’est dans ce pays qu’on a construit 54 réacteurs nucléaires. » 

Michael Ferrier, Fukushima, Récit d'un désastre (2012)
Michael Ferrier, Fukushima, Récit d’un désastre (2012)

Inconscience meurtrière de ceux qui ont installé des centrales nucléaires sur une terre fragile. Ce mois de mars 2011, les éléments se déchaînent sur le Japon : la terre tremble, un tsunami engloutit tout ce qui vit sous un déluge d’eau, le feu brûle infiniment dans les réacteurs de la centrale, et l’air qu’on respire devient poison, et tue lentement.

L’île principale de l’archipel semble avoir glissé de plus de deux mètres et l’axe de rotation de la Terre s’être déplacé de dix centimètres, alors imaginez ce qui s’est passé avec les maisons (..) le séisme du Tohoku a libéré une énergie 24 mille fois plus forte que la bombe atomique larguée en 1945 à Nagasaki.

Les mots disent l’énormité, l’aberration, l’horreur aussi vécue pas les populations victimes à la fois du cataclysme naturel et de la catastrophe nucléaire. Énormité, aberration, horreur. La Terre. La Mer. Le Ciel. Ou comment le monde devient fou. Baudelaire et Claudel se cassent la figure de la bibliothèque. Des bouts du ciel nous tombent sur la tête. Les murs tremblent. Le sol tremble. Tout est sens dessus dessous. Et la mer vient engloutir le tout. Comment dire la vague haute de trois étages ? Comment dire ce déferlement vertigineux : la vitesse d’un tsunami est de 360 km /h pour 1km d’eau ; à 5 km du rivage, les vagues sont encore à 800 km/h … à 500 mètres, c’est l’équivalent d’un TGV ( 250 km/h) qui se lance sur la plage… Comment dire « les corps, les cris, la lente agonie (…) le bruit de l’eau (…) l’écharpe de boue, la strangulation liquide », les amas de voitures, de bateaux, de maisons, les objets, le verre, le bois, les métaux, toutes ces choses du quotidien des hommes entremêlées dans une danse stagnante et macabre. 25 millions de tonnes de débris, sans compter les véhicules… Comment ?  Cadavres à la dérive d’un déluge qui charrie êtres et choses dans son cortège boueux et funèbre.

Citons encore Michaël Ferrier :

À l’heure où je trace ces lignes, le tsunami continue son chemin à travers l’océan pacifique. Les vagues iront se perdre l’an prochain sur les côtes américaines, et arriveront jusqu’en Antarctique où, après un voyage de 13 000 km, elles feront encore trente centimètres et seront encore assez puissantes pour fissurer et faire s’effondrer de gros blocs de glace. Ou encore ce détail, que me rapporte un géologue rencontré dans un restaurant de Fukushima : les cartes de la région sont toutes à revoir, car de nombreux éléments du relief (côtes, criques, collines…) se sont déplacés.

LA DEMI-VIE

Et le récit s’achève ainsi, dans la poésie du tragique :

L’eau, le vent, les feuilles.

L’herbe, les champignons, les baies.

Se rouler dans l’herbe.

Sentir la pluie sur son visage, au petit matin – odeur de vin et d’algue – dans une rue de Tokyo.

Voici quelques échantillons de ce qui, petit à petit, nous devient de jour en jour un peu plus interdit. La pluie tombe, mais ce n’est plus la pluie. Le vent souffle, mais ce n’est plus le vent : il porte avec lui le césium et non le pollen, des bouffées de toxines et non des parfums. La mer, tout en continuant à rugir, devient muette de terreur.

Depuis le 11 mars, une expression s’est répandue comme une traînée de poudre : la « demi-vie ». Elle est autour de nous, on ne parle plus que de ça désormais. La demi-vie des éléments radioactifs que les réacteurs nucléaires diffusent par panaches. La demi-vie n’est pas une moitié de vie. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires…

Une femme et sa fille priant pour les millions de victimes de la catastrophe de Fukushima. REUTERS/Kim Kyung-Hoon (JAPAN)
Une femme et sa fille priant pour les millions de victimes de la catastrophe de Fukushima. REUTERS/Kim Kyung-Hoon (JAPAN)

Au moment où on parle de retour des populations sur la zone de Fukushima, il faut lire et relire le récit de Michaël Ferrier, paru aux éditions Gallimard en 2012, et disponible en format de poche. Il faut éveiller les consciences.

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