HOMMAGE AU CH’TI

Vous l’avez sûrement visionnée. Elle fait le tour du net ces jours-ci. La vidéo de Norman sur les chtis remet pas mal d’idées reçues en place, notamment à propos de la population des Hauts de France. Un petit cours de « parler chti » pour terminer. Mais pas grand chose finalement sur ce dialecte, langue d’oïl tout ce qu’il y avait de plus officielle,  parlée autrefois depuis le nord de Senlis jusqu’à Mouscron, et de Berck sur Mer à Charleroi… Petit hommage au chti, une langue en voie de disparition ?

LA VIDEO

Si vous l’avez ratée, la voici :

Norman Thavaud, originaire d’Arras dans les Hauts de France, sait de quoi il parle, et aborde avec humour les clichés répandus à propos des « gens du Nord ». Une manne inépuisable pour les artistes ? La chanson d’Enrico Macias vous revient en mémoire. Le film de Danny Boon, Bienvenue chez les Chtis, et dernièrement Dunkerque, de Nolan, qui présente un épisode sombre de notre histoire locale. Attention, Dunkerque est déjà hors du territoire chti… Nous sommes en Flandre. Aujourd’hui comme autrefois. Alors, qu’est-ce vraiment que cette langue devenue patois ?

LANGUE, DIALECTE, PATOIS

Le chti est au Moyen Age une langue. Ou plutôt une des langues d’oïl parlées au nord de la GauleDante (1265-1321), dans son  De vulgari eloquentia, écrit vers 1305, distingue au Moyen Age 4 grands groupes linguistiques, déterminés selon la façon de dire « oui » : « jo » pour les langues germaniques, « oïl » pour les langues du nord de la Gaule (du latin hoc ille, « celui ci »), « oc » (du latin hoc, « ceci », et sic, « ainsi ») pour les langues parlées au sud et « si » pour les langues parlées en Italie.

Au Moyen Age donc, les populations de la moitié nord parlent la langue de leurs provinces respectives :

  • au centre (Île-de-France et à proximité) : le français
  • à l’est : le bourguignon-morvandiau, le champenois, le lorrain ;
  • au nord : le picard et le wallon ;
  • au nord-ouest : le normand ;
  • à l’ouest : le gallo ;
  • au sud-est : le franc-comtois ;
  • au sud-ouest : le poitevin-saintongeais ;
  • au sud : le berrichon.
Les langues d’oïl selon Marie-Rose Simoni-Aurembou (2003).

 

Le chti est donc une survivance du picard parlé au Moyen Age. Picard, langue d’oïl qui a donné naissance à des textes majeurs de la littérature médiévale : Renart le novel (1289), du lillois Jacquemars Giélée, constitue une des « branches » du Roman de Renart. Arras devient capitale européenne de la littérature avec Jean Bodel, auteur de fabliaux. C’est d’ailleurs grâce à lui que le terme picard « fabliau » a supplanté le terme français « fableau » pour désigner ce genre comique si populaire….  Arras doit son renom aussi à Adam de la Halle, dit « le Bochu » (le Bossu) qui jette les bases de notre théâtre national avec Le Jeu de la feuillée et Le Jeu de Robin et Marion. Valenciennes partage la renommée de la capitale de l’Artois grâce aux œuvres de son chroniqueur Jean Froissart. C’est par lui que devient célèbre le sacrifice des Bourgeois de Calais…

Avec la Renaissance, François Ier et le fameux Édit de Villers Cotterêts (1535), le français devient la langue officielle de tout le royaume, et c’est à cette époque qu’apparaissent les mots « dialecte » et « patois » pour désigner les langues d’oïl… Dialecte : variété linguistique propre à un groupe d’utilisateurs déterminés. Patois : langue minoritaire. Le terme est  souvent dépréciatif, voire péjoratif. Pourtant, avec le temps,  les linguistes se sont attachés à redorer le blason des patois. Pour preuve :  l’évolution des définitions du mot « patois » au fil des éditions du  Dictionnaire de l’Académie Française :

  • 4e édition : Langage rustique, grossier, comme est celui d’un paysan, ou du bas peuple.
  • 8e édition : Variété d’un dialecte, idiome propre à une localité rurale ou à un groupe de localités rurales.
  • 9e édition : Variété d’un dialecte qui n’est parlée que dans une contrée de faible étendue, le plus souvent rurale.

Le mot même, « patois », viendrait de l’ancien français patoier/ patoyer signifiant agiter les mains, gesticuler ; il dériverait du nom patte auquel on ajoute le  suffixe -oyer. On comprend ainsi la connotation péjorative que comporte ce terme : on patoise quand on n’arrive plus à s’exprimer que par gestes… Selon une autre hypothèse, plus noble,  il pourrait dériver du latin patria (patrie), faisant ainsi référence à la dispersion locale d’un dialecte.

La linguiste Henriette Walter, dans son ouvrage Le Français dans tous les sens (2014), élimine les clichés et rétablit non seulement le sens des mots mais aussi la dignité des patois :

Le terme de « patois » en est arrivé progressivement à évoquer dans l’esprit des gens l’idée trop souvent répétée d’un langage rudimentaire (…). Nous voilà loin de la définition des linguistes, pour qui un patois (roman) est au départ l’une des formes prises par le latin parlé dans une région donnée, sans y attacher le moindre jugement de valeur : un patois, c’est une langue. (…) Le latin parlé en Gaule (…) s’est diversifié au cours des siècles en parlers différents. (…) Lorsque cette diversification a été telle que le parler d’un village ne s’est plus confondu avec celui du village voisin, les linguistes parlent plus précisément de patois. Mais, à leurs yeux, il n’y a aucune hiérarchie de valeur à établir entre langue, dialecte et patois. (…) Il faut donc bien comprendre que non seulement les patois ne sont pas du français déformé, mais que le français n’est qu’un patois qui a réussi. 

L’ÂGE D’OR DU CHTI

Nous n’avons donc pas à rougir de notre patois picard. Pas la peine de déboulonner les statues des auteurs qui ont forgé la  renommée de notre région et de sa langue : François Decottigniy, dit « Brûle Maison » à Lille, L’Abbé Delmotte à Mons, Henri Carion ou Charles Lamy à Cambrai, Alexandre Desrousseaux et son Petit Quinquin de L’Canchon Dormoire, Louis Dechristé et ses Souv’nirs d’un homme d’Douai, Marceline Desbordes-Valmore, douaisienne elle aussi, Benjamin Desailly, Jules Mousseron, Auguste Labbe et sa déchirante Carrette à quiens, Jules Watteeuw dit le Broutteux à TourcoingPoèmes, saynettes, textes écrits par des saqueux d’fichelles (montreurs de marionnettes), journaux, chansons… La langue populaire emprunte des formes populaires pour continuer à exister. Elle n’en reste pas moins digne d’intérêts esthétique autant qu’historique ou sociologique.

En guise de conclusion, ce poème de Jules Mousseron (1868-1943), hommage au patois du Nord…

J’ai fort quier el français, ch’est l’pu joli langache
Comm’ j’aime el biau vêt’mint qué j’mets dins les honneurs.
Mais j’préfèr’ min patois, musiqu’dé m’premier âche
Qui chaq’jour, fait canter chu qu’a busié min coeur.

Dins l’peine un mot patois nous consol’ davantache

Dins l’joie, à l’bonne franquette, I corse el’bonne humeur
Il est l’pus bell’rincontre au cours d’un long voïache
L’pus douch’ plaint’ du soldat au mitan des horreurs.

L’patois s’apprind tout seul, et l’français à l’école.
L’in vient in liberté, l’autr’ s’intass’ comme un rôle.
Les deux sont bons, bin sûr, mais not’patois pourtant,
Rappell’ mieux les souvenirs d’eun’jeunesse effacée.

L’patois, ch’est l’fleur sauvach’ pus qu’eune autr’parfeumée …
Ch’est l’douche appel du soir d’eun’ mère à ses infants.

Pour terminer sur une note d’humour, et entendre cette savoureuse langue, cette saynette écrite et interprétée par Léopold Simons et Line Dariel … :

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LES ENFANTS DE TEREZIN

Quelques photographies aux visages souriants. Deux valises portant un nom, une adresse. Et des dessins. Des milliers de dessins. D’enfants. Ils ont entre 10 et 15 ans. Et leur insouciance les empêche peut-être d’imaginer le destin tragique qui sera le leur. Emmenés pour la plupart en 1942 avec leurs parents, ils se retrouvent immédiatement séparés d’eux à leur arrivée dans cet étrange guetto au milieu de nulle part, à une heure de train de Prague. Une communauté d’enfants emportés dans la machine infernale de l’Histoire et qui livrent le plus émouvant des témoignages de leur vie dans cette ville qui porte le nom d’une impératrice. Ce sont les enfants de Terezin.

Robert et Kamil Sattlerovi. Terezin.

LAISSER UNE TRACE… PINKASOVA

Tout commence à Pinkasova, synagogue du quartier juif de Prague, Josefov, Maislova. Construit en 1535, ce lieu de prière est aujourd’hui un vaste lieu du souvenir. Sur les murs de chacune des salles,  entre 1954  et 1959, les peintres Jiří John et Václav Boštík ont écrit à la main, sans pochoir, le nom de chacune des victimes de l’holocauste en Moravie et en Bohême. Rien que la nef principale comporte 40 000 noms.  Aujourd’hui, après de multiples restaurations nécessitées par les ravages du temps et les avaries climatiques, et suite aux recherches historiques qui se poursuivent, ce sont 80 000 noms qui s’inscrivent dans la pierre de l’édifice et dans la mémoire de l’Histoire. Des noms sortis de l’oubli. Des noms pour faire vivre dans notre souvenir ceux et celles qui n’étaient plus que des numéros au moment de leur mort…

Sur chaque mur les noms des victimes de l’holocauste en Bohême et Moravie. 80 000 noms au total… Synagogue Pinkas, Prague.
De part et d’autre de l’Arche, la liste des camps de concentration d’Europe centrale. Synagogue Pinkas. Prague.

80 000  noms. Et 4 000 dessins. Les dessins des 10 000 enfants déportés à Terezin. Tous ne sont pas exposés. Mais ceux que l’on voit sont saisissants. De simplicité. Rien ne transparaît, ou presque, de la tragédie dont ils sont les acteurs involontaires. Des jeux. Des maisons. Des personnages de contes traditionnels. La cantine. Des gardes qui ont presque l’air sympathique…

UN ART DE VIVRE CONTRE LA MORT

A Terezin, la plupart des enfants juifs de Bohême et de Moravie sont déportés dès 1942, séparés de leurs parents et regroupés dans « la maison des enfants ». Une femme joue alors un rôle essentiel dans leur vie : Friedl Dicker Brandeis. Professeure d’art, spécialiste de pédagogie, résistante communiste, elle se retrouve à la tête de ce village d’enfants. C’est elle qui leur fournit de quoi dessiner, explorer leur créativité. De quoi exprimer leurs émotions. De quoi lutter contre la mort, et l’oubli.

Friedl Dicker Brandeis (1898 Vienne – 1944 Auschwitz) enseigne le dessin aux enfants de Terezin. Synagogue Pinkasova, Prague.

Les enfants avaient-ils conscience de ce qu’ils vivaient ? de ce qui les attendait ? Deux dessins troublent par leur lucidité. Le premier représente un paysage coloré dans lequel des enfants jouent. Deux gros nuages noirs surplombent cette scène pleine d’insouciance…  Le second est un collage de papier blanc sur fond vert, qui représente les figures mythiques du meurtre fratricide d’Abel par Caïn. Comme l’explication symbolique de ce génocide : une partie de l’humanité assassine une autre partie de cette même humanité…

En 1940, voici ce que Friedl Dicker Brandeis écrit à un de ses amis :

 Je me souviens avoir songé lorsque j’étais à l’école comment je me comporterais une fois adulte pour protéger mes étudiants des impressions désagréables, de l’incertitude, des apprentissages décousus. […] Aujourd’hui, une seule chose me semble importante pour préserver l’élan créatif, c’est d’en faire un art de vivre et d’enseigner comment dépasser les difficultés qui sont insignifiantes en regard des objectifs que vous poursuivez.

Art de vivre contre industrie de la mort. Voilà ce qu’a proposé Friedl Dicker Brandeis à ces milliers d’enfants qui sont passés par Terezin avant d’être transférés vers la mort certaine d’Auschwitz en 1944. Il reste de cet enseignement deux valises remplies de plus de 4000 dessins, confiées après la guerre à la Ville de Prague, et au Musée Juif.

Daisaku Ikeda, le fondateur du musée d’art Fuji à Tokyo qui accueillit l’exposition consacrée aux dessins des enfants de Terezin au Japon  résume bien l’importance de cette trace laissée par ceux que l’Histoire a happés :

Les travaux artistiques variés laissés par cette grande dame et par les enfants de Terezin sont leurs legs au présent pour chacun d’entre nous. Ils nous invitent à continuer notre quête d’une société qui chérit la vie humaine en transcendant toutes les différences de races, de religion, de politique et d’idéologie. Cela reste mon espoir le plus profond que cette exposition soit un moment d’introspection pour ceux qui la verront, un moment pour réaffirmer l’importance de nos droits en tant qu’être humain et la valeur de la vie en elle-même. 

Sous la photo d’un visage d’enfant, ce poème :

A little garden / Fragrant and full of roses / The path is narrow / And a little boy walks along it. / A little boy, a sweet boy / Like that growing blossom / When the blossom comes to bloom / The little boy will be no more…

Un petit jardin / Parfumé et plein de roses /  Le chemin est étroit / Et un petit garçon s’y promène. / Un petit garçon, un garçon adorable / Pur comme cette fleur qui pousse / Lorsque la fleur sera sur le point de s’épanouir / Le petit garçon ne sera plus…

 

Images : Le Mag@zoom.

 

LES FEMMES DU 14 JUILLET. OLYMPE DE GOUGES

14 juillet. Les commémorations envahissent l’espace national. À l’heure où l’on célèbre les grands hommes qui ont fait la Révolution, on se rend compte que des femmes, grandes par leur pensée et leur action, sont oubliées. Les historiens ont souvent mis en avant les sanguinaires et les violents (Robespierre, Danton, Saint Just, parmi d’autres), passant sous silence l’œuvre des progressistes. Des femmes pour la plupart. Michel Onfray leur rend un hommage mérité dans La Force du sexe faible, sous-titré Contre histoire de la Révolution Française, ouvrage paru en mai 2016.  Histoire de remettre les pendules à l’heure. Parmi ces femmes, Olympe de Gouges. Portrait.

Olympe de Gouges, pastel de Alexandre Kucharski.
Olympe de Gouges, pastel de Alexandre Kucharski.

Olympe naît Marie Olympe Gouze en 1748, et son père n’est pas son père. Son père biologique est le marquis de Pompignan, chef du parti des Antiphilosophes, chef du parti bigot mais troussant volontiers ses servantes (faites ce que je dis, pas ce que je fais). Son père adoptif, Gouze, est un boucher traiteur. Elle parle occitan, sait à peine écrire. Et on se demande comment cette jeune femme si éloignée des Lumières sera leur porte parole le plus actif, voire le plus téméraire, sous la Révolution. Veuve et mère à 20 ans, elle modifie alors son identité. Elle devient Olympe de Gouges. Refuse de se marier à nouveau. Mais pas d’aimer. Et elle sera la compagne d’un haut fonctionnaire du Ministère de la Marine, qui lui assurera, en partie, son indépendance financière. Et voilà. Comme le dit Onfray, la libéralité de certains hommes peut faire la liberté de certaines femmes.

Très vite Olympe se passionne pour la littérature, la philosophie. Elle emménage à Paris où tout se joue en ces années d’effervescence intellectuelle. Elle écrit des pièces de théâtre. Beaucoup. Sur les sujets qui lui tiennent à cœur : La Nécessité du divorceMolière chez Ninon ou le Siècle des grands hommes, pièce sur l’insoumission des femmes ; Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage, pièce qui s’insurge contre l’esclavage. Brissot, député qui sera à l’origine de la formation des Girondins, est le premier Français à lutter contre l’esclavage ; il importe la Société des Amis des Noirs, créée à Londres en 1787. Olympe y adhère. En 1788, elle publie des Réflexions sur les hommes nègres. Elle y dénonce le colonialisme, l’esclavage et la discrimination. Étonnante modernité.

Elle se passionne pour son pays. Elle publie nombreuses Réflexions qui sont des propositions d’une incroyable modernité là encore. Elle propose de redistribuer plus équitablement les richesses fustigeant « les capitalistes calculateurs qui refusent d’ouvrir leurs trésors ». Elle propose d’ouvrir des maisons pour les plus démunis, maisons qu’elle appelle « maisons du cœur » (De Olympe à Coluche… deux siècles…). Elle propose d’ouvrir des maisons pour que les femmes enceintes puissent accoucher en toute hygiène et en toute quiétude, aidées par des sages femmes. Des maternités quoi. Elle propose une sorte d’assurance sur les catastrophe naturelles, qui préserverait les paysans en cas de mauvaises récoltes (la France est paysanne dans sa presque globalité à l’époque). Elle s’insurge contre la peine de mort. Elle dénonce les conditions de détention en prison.

Et puis, elle écrit et lutte en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans un siècle où les femmes sont considérées comme épouses et/ou comme mères, soumises à leur père ou à leur époux, Olympe, s’inspirant peut-être du Discours sur la servitude volontaire de La Boëtie, proclame que c’est aux femmes de se libérer de ce joug masculin sous lequel elles se sont librement tenues pendant des siècles. Elle fréquente les salons de Mme Helvétius, épouse de l’audacieux philosophe et parlementaire qui osa s’insurger contre la peine de mort. Elle fréquente le salon de Mme Condorcet, épouse d’un autre éminent penseur. Elle croise dans ces salons Diderot, Chamfort, Condorcet, Beccaria, D’Alembert… Elle s’inscrit au Club de la révolution. Et c’est là, au contact de ces esprits éclairés, humanistes, qu’elle forge son féminisme :

Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

Et voilà ce qu’elle propose en faveur des femmes : droit de vote, éligibilité, partage des fortunes, droits des enfants à connaître leur père et à hériter, pension alimentaire, protection des prostituées, mariage des prêtres, égalité avec les gens de couleur. Toutes ces idées sont développées dans LE texte d’Olympe de Gouges que tout le monde connaît maintenant : La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791), sorte de pied de nez tout à fait sérieux dans son contenu à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, héritée de la Révolution Française

Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791)
Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791)

Voilà encore ce qu’elle y écrit :

La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune.

Témérité, audace de cette femme qui n’hésita pas à placarder ses propositions dans les rues de Paris. Témérité, audace de cette femme qui n’hésita pas à soumettre ses propositions à la Reine Marie Antoinette… à les distribuer aux Députés qui présidaient alors à la destinée de la France. À une époque où l’un d’entre eux, Sylvain Maréchal pour ne pas le nommer, proposait une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes !

Préambule de la DDFC.
Préambule de la DDFC.

Le 3 novembre 1793, elle est guillotinée, Place de la République. 15 jours après Marie Antoinette.

Retenons encore cette réflexion sur l’humaine condition, qu’elle livre dans La Fierté de l’innocence ou Le silence du véritable patriotisme, et qui fait écho dans nos sociétés, où il s’en faut parfois de peu pour qu’une démocratie devienne tyrannie :

Le sang, disent les féroces agitateurs, fait les révolutions. Le sang même des coupables, versé avec profusion et cruauté, souille éternellement les révolutions, bouleverse tout à coup les cœurs, les esprits, les opinions et, d’un système de gouvernement, on passe rapidement à un autre.

Une mise en  garde contre les sanguinaires et les violents de tous bords…

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LES FEMMES DU 14 JUILLET. THEROIGNE DE MERICOURT : LA PLUS BELGE DES REVOLUTIONNAIRES FRANCAISES

Elle est une des femmes auxquelles Michel Onfray rend hommage dans son ouvrage paru en mai 2016 : La Force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution Française. Comme Olympe de Gouges, Charlotte Corday ou Mme Roland, elle fut une des premières féministes, et surtout l’une des nombreuses humanistes, de cette période troublée et sanglante de notre histoire. Fille spirituelle de Plutarque et de Condorcet, elle joua un rôle important pour donner à la Révolution un visage humain. Portrait de la « belle Liégeoise ».

Théroigne de Méricourt en 1791. Portrait de Jean Fouquet.
Théroigne de Méricourt en 1791. Portrait de Jean Fouquet.

Elle naît Anne-Josèphe Terwagne en 1762, à Marcourt. Campagne de Liège. Aujourd’hui, elle serait Belge. Famille de paysans aisés. Mais très vite la catastrophe s’abat sur elle : orpheline de mère, elle devient le souffre douleur d’une belle mère acariâtre. Cendrillon dans un Siècle des Lumières. De couvent en parent maltraitant, de l’opulence originelle à la misère qui fait son lit, la jeune Terwagne doit son salut à une famille anglaise de passage, qui l’embauche comme dame de compagnie pour les enfants. Elle apprend alors à lire, à écrire, à chanter, à jouer du piano. Elle rencontre un jeune officier anglais. Cendrillon semble vivre son conte de fée.

Sauf que le jeune officier anglais l’emmène à Paris et lui montre son univers familier : celui du libertinage. Le XVIIIème siècle est aussi celui de Sade… Enfant maltraitée, elle devient objet sexuel. Y prend goût ? Elle attrape la syphilis. Et cette maladie la fera souffrir jusqu’à la mort. En passant par la folie.

Pour l’heure, elle prend un traitement à base de mercure qui la fait horriblement souffrir, mais qui éloigne encore la démence. C’est à Paris qu’elle devient Théroigne de Méricourt. C’est la presse royaliste qui l’appelle de cette façon : en l’affublant d’une particule, elle veut la faire passer pour une traîtresse à la cause du roi et comme une ennemie du peuple. Elle loue un logement à Versailles pour suivre les délibérations de l’Assemblée. Elle s’intéresse à l’élaboration de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle assiste aux débats entre députés. Elle reçoit chez elle Desmoulins, Sieyès, Brissot. Elle fonde en janvier 1790 la Société des amis de la Loi. Dans ce club, ils sont nombreux, les « think tanks » de l’époque, on propose des idées neuves pour réformer cette société sclérosée aux finances proches de la banqueroute, où la noblesse gaspille et où le peuple meurt de faim. Abrogation de la loi contraignant à payer pour être élu député, citoyenneté entière pour les juifs, « pour les musulmans et les hommes de toutes les sectes », liberté de la presse, égalité entre hommes et femmes. Révolutionnaire, non ?!

La marche des femmes du 6 octobre 1789.
La marche des femmes du 6 octobre 1789.

Ce club-là est dissout. Qu’à cela ne tienne, elle en fonde un autre : le club des Droits de l’Homme. Homme au sens d’être humain bien sûr. Les valeurs défendues ? Fraternité, justice, bonnes mœurs, vertu, défense des faibles par l’éducation. Hugo n’a rien inventé…

Théroigne attise les haines. À droite, la haine des ultra royalistes. À gauche, la haine des Montagnards, qui se révèleront d’ultra révolutionnaires sanguinaires. Les Montagnards accoucheront d’un monstre : la Terreur robespierriste. Elle continue son combat pacifiste. Elle fait sienne les idées de Condorcet : abolition de l’esclavage, abolition de la peine de mort, y compris celle du roi, égalité des droits entre hommes et femmes. Ces idées sont diffusées largement par les travaux d’un club mixte qui voit le jour en 1791 : la Société fraternelle des deux sexes. Théroigne en fait évidemment partie.

Fatiguée des attaques continuelles, elle se réfugie un temps en Belgique, sa terre natale, et y exporte les idées neuves de la Révolution. Elle se plonge à nouveau dans la lecture des philosophes antiques. Retour aux sources encore. Considérée comme une complotiste par les ennemis royalistes, elle est arrêtée et incarcérée dans une prison autrichienne. Elle y reste une année entière. Elle y découvre les textes de Rousseau.

De retour en France, celle que la presse royaliste surnomme la « charogne ambulante » est accueillie chaleureusement par les Girondins, les modérés de la Révolution. Ils l’invitent d’ailleurs à témoigner de son aventure à la tribune de l’Assemblée le 1er février 1792. Le procureur de la Commune dit d’elle :

Vous venez d’entendre une des premières amazones de la liberté. Elle a été martyre de la Constitution.

Brissot, leader de la frange girondine, parle d’elle comme d « une amie de la liberté ». Forte de ce soutien, elle crée des légions d’amazones, des phalanges féminines. Elle harangue les citoyennes, elle parle de

progrès des Lumières qui vous invitent à réfléchir (…) il faut prendre pour arbitre la raison(…) Il est temps que les femmes sortent de leur honteuse nullité, où l’ignorance, l’orgueil, et l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps (…) Nous aussi nous voulons mériter une couronne civique, et briguer l’honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut-être plus chère qu’à eux, puisque les effets du despotisme s’appesantissent encore plus sur nos têtes que sur les leurs.

Quelle audace ! Quelle témérité ! Quels risques pris aussi dans une Révolution qui prend un tournant résolument  machiste et terroriste…. Fessée publique. Insultes de plus en plus violentes dans les journaux hostiles à son action. Notamment de la part de François Suleau, journaliste aux Actes des Apôtres… Celui-ci finit mal : pris à partie et assassiné  par une foule populaire animée de vengeance. Théroigne est dans cette foule. Elle ne tue pas. La violence est contre nature pour elle. Mais il n’en faut pas plus pour qu’elle soit arrêtée.

Théroigne de Méricourt en amazone. Auguste Raffet.
Théroigne de Méricourt en amazone. Auguste Raffet.

Elle n’est pas guillotinée. Elle est enfermée dans un asile, après avoir été déclarée folle… Sans traitement contre la syphilis, qu’elle porte en elle depuis sa jeunesse, folle elle le devient effectivement… Elle passe 23 années de sa vie dans une cellule… Quelle étrange fin pour cette passionnée de la raison…

Ses paroles comme un testament :

Citoyens, arrêtons-nous et réfléchissons, ou nous sommes perdus. Le moment est enfin arrivé où l’intérêt de tous veut que nous nous réunissions, que nous fassions le sacrifice de nos haines et de nos passions pour le salut public.

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DAMIEN CAREME AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Le Mag@zoom veut se faire la chambre d’écho de Damien Carême. Parce que le sort réservé aux réfugiés de France est indigne. Parce qu’à Grande Synthe, comme un peu partout sur le littoral, l’urgence humanitaire est criante. Cette lettre, retranscrite intégralement, est issue du blog du Maire de Grande Synthe. Pour le retrouver, suivre ce lien ici.

 « Maire de Grande-Synthe, j’ai ouvert le premier de camp de réfugiés en France en mars 2016 pour faire face à une urgence humanitaire et au refus de l’Etat, à l’époque, de prendre en compte la situation extrême à laquelle j’étais confronté. Ce camp a complètement été détruit par un incendie le 10 avril dernier. Aujourd’hui, plus de 350 réfugiés sont à nouveau là. Depuis son élection, j’ai interpellé le nouveau gouvernement en vain.

Monsieur le Président de la République,

Si je m’adresse à vous aujourd’hui par le biais de cette lettre ouverte, c’est parce qu’en tant qu’élu de la République – au même titre que vous – je vous ai demandé un rendez-vous, à vous-même, à votre 1er ministre et à votre ministre de l’intérieur voilà déjà plusieurs semaines. Or, malgré l’urgence humanitaire à laquelle je dois à nouveau faire face dans ma commune, vous refusez de prendre en considération l’urgence extrême de ma sollicitation.

Je décide donc, aujourd’hui, de prendre la France à témoin de mon interpellation.

Pour mémoire : le 10 avril 2017, le lieu d’accueil humanitaire de Grande-Synthe brûlait.

C’était hier. C’était il y a trois mois. C’était il y a une éternité.

Ce lieu d’accueil a permis, pendant plus d’un an d’existence, de mettre à l’abri des milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, essentiellement kurdes, puis afghans, venus d’horizons divers, souvent de zones de guerres ou en prise au terrorisme.

Si j’ai décidé, seul, de construire ce lieu d’accueil humanitaire en décembre 2015 avec l’aide de MSF, c’est parce que tout comme aujourd’hui, je n’obtenais aucune réponse du gouvernement de l’époque à mes interpellations face à un véritable drame humanitaire qui se jouait sur ma commune. Des centaines, puis de milliers de personnes venaient trouver refuge sur le sol de ma petite ville de 23 000 habitants. Quel choix s’offrait à moi, en tant que garant des valeurs de la république française ?

Dans mon monde, Monsieur le Président, celui que je m’échine à construire, les mots Liberté, Egalité, Fraternité ne sont pas des anagrammes hasardeux piochés à l’aveugle dans une pochette usagée d’un vulgaire jeu de société.

Est-ce que les mêmes causes devront produire les mêmes effets cet été 2017 ?

Notre lieu d’accueil, communément appelé La Linière, a permis pendant des mois d’être un lieu de premier secours humanitaire, offrant ce temps de répit et de récupération à toutes celles et ceux qui avaient tant risqué et déjà tant perdu pour arriver jusqu’à Grande-Synthe – à défaut de pouvoir passer en Angleterre par Calais – .

La Linière n’était pas « un point de fixation » Monsieur le Président, mais bien un point d’étape. Un lieu de transit sur la route de la migration qui pousse ces milliers de personnes  vers l’Angleterre.

Il n’a créé aucun « appel d’air » contrairement à ce qu’affirme votre ministre de l’intérieur, puisqu’ils étaient déjà 2 500 sur ma ville avant que je décide de la construction du site !

Il y avait, jusqu’en octobre 2016, près de 6 000 réfugiés à Calais alors que rien n’avait été conçu pour les accueillir.

Ils étaient plus de 3 000 à Paris avant qu’Anne Hidalgo ne décide courageusement de créer un lieu d’accueil à La Chapelle et à Ivry.

Ils sont aujourd’hui, comme hier, plus de 100 à Steenvoorde, dans le nord, alors que rien n’existe pour eux.

Évoquer l’appel d’air n’est que prétexte à l’immobilisme !

Un immobilisme ravageur sur le plan humain.

Un immobilisme mortifère.

Un immobilisme indigne de la France, patrie dite des « Droits de l’Homme et du Citoyen ».

Un immobilisme contraire à vos récentes déclarations à Bruxelles et à Versailles.

De mars à août 2016, nous avons avec l’aide de l’état, du  travail extraordinaire d’associations dévouées, des non moins remarquables ONG – Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, la Croix Rouge Française, Gynécologie Sans Frontières, Dentistes Sans Frontières – et des services de la ville, ramené le camp à une jauge « raisonnable» puisque la population sur le site est passée de 1 350 personnes à 700.

C’est le démantèlement de la Jungle de Calais qui est venu bousculer notre lieu d’accueil humanitaire et conduit à la fin que nous connaissons.

Je reçois aujourd’hui de nombreux témoignages, y compris de personnes antérieurement hostiles au camp, qui m’interpellent sur son rôle et son utilité pour tous ; les réfugiés évidemment, mais aussi les associations et à mots couverts les divers services de l’état qui voyaient dans ce camp un outil pour canaliser la pression et éviter ce que nous connaissons depuis sa disparition : l’étalement et l’éparpillement des migrants sur tout le littoral dans des conditions de vie indignes.

Expliquez-moi, Monsieur le Président, comment aujourd’hui peut-on prétendre contrôler quoi que ce soit, prévoir quoi que ce soit alors que ne prévaut qu’une politique de fermeté et d’intransigeance contre les réfugiés, secondée d’un mépris total envers les associations ?

Comment aujourd’hui pourrait-on se contenter de «disperser et ventiler» les réfugiés pour les condamner à errer sans but comme s’ils étaient par nature invisibles ?

Ces migrants, ces réfugiés ont tous une identité et une vie, Monsieur le Président.

Ils cherchent à Paris, Grande-Synthe, Calais, Steenvoorde ou ailleurs, un refuge.

Ne le voyez vous pas ? Ou peut-être ne le comprenez-vous pas ?

En les traquant comme des animaux, nous les transformons inévitablement en bêtes humaines.

On les traque de la sorte en espérant – peut-être ? – qu’ils craquent et commettent des méfaits qui justifieraient l’emploi de la force et les évacuations musclées. Vous pourrez alors, en bout de course, l’affirmer avec pédagogie – démagogie ?-  «  On vous l’avait bien dit ! »

Nous serions ainsi condamnés à l’impuissance et au cynisme en évitant de construire des lieux d’accueil humanitaires parce qu’ils provoqueraient « un appel d’air inévitable » ? Nous devrions choisir l’aveuglement, changer le prisme de notre conscience objective pour ne simplement plus voir ceux qui reconstituent des campements aujourd’hui, et demain, c’est certain, des jungles ?

Préfère-t-on les « jungles » à des lieux d’accueil humanitaires dans notre République française du 21ème siècle ?

Préfère-t-on nier les problèmes et s’en remettre à des recettes qui ont déjà toutes échouées ?

Préfère-t-on réellement bloquer ces migrants en Lybie, où la plupart d’entre eux se font violer ou torturer, loin de nos frontières et de nos yeux bien clos ?

Monsieur le Président, vous avez déclaré récemment à Bruxelles : « la France doit se montrer digne d’être la patrie des Droits de l’Homme en devenant un modèle d’hospitalité ».

Au même moment, votre ministre de l’intérieur fustigeait les associations à Calais en leur demandant « d’aller faire voir leur savoir-faire ailleurs ! ».

Ces discours étrangement contradictoires ne peuvent perdurer.

Mettez vos déclarations en actes !

Le gouvernement a choisi délibérément de tracer une frontière invisible, une ligne de démarcation organisant d’un côté la prise en charge des réfugiés via les Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) et laissant à l’abandon de l’autre côté, sur le littoral des Hauts de France, à la fois les migrants et les collectivités.

C’est, je vous l’écris Monsieur le Président, honteux et inacceptable !

J’ai croisé sur le lieu humanitaire de la Linière, bien des destins ; des destins meurtris, blessés mais toujours dignes.

D’aucuns diront peut-être que ma vision est « angélique ».

Je sais mieux que quiconque que La Linière était loin d’être parfaite. Mais notre lieu d’accueil était à l’époque la seule et indispensable réponse à l’urgence.

J’ai toujours soutenu depuis leur création la constitution de centres d’accueil et d’orientation et j’ai défendu les mérites de ces dispositifs dans tous mes déplacements ainsi qu’auprès de mes collègues maires.

Nombre d’entres eux témoignent d’ailleurs de la richesse qui en découle. Lorsqu’ils en ouvrent sur leur commune, tout se passe merveilleusement bien, avec les réfugiés, comme avec la population locale. En dépit quelquefois de manifestations préalables à l’annonce de l’ouverture des CAO.

Il faut les multiplier, les renforcer, asseoir davantage les fonctions d’accueil et d’orientation avec l’aide des associations, des citoyens locaux, plutôt que de s’en servir comme de lieux permettant d’y repousser les réfugiés.

Je souhaite que nous construisions une répartition territoriale du dispositif national d’accueil dans lequel le littoral Côte d’Opale devra aussi prendre sa part. Nous pourrons y créer des lieux d’accueil et de transit dans lesquels, celles et ceux qui arrivent sur le littoral, comme c’est le cas à Paris, se poseront quelques jours et réfléchiront à la suite de leur parcours. Car tant que l’Angleterre sera là, à portée de vue des falaises, des réfugiés voudront s’y rendre. – Et à cela, vous ne pourrez rien changer -.

Grande-Synthe est prête à accueillir dignement, à la hauteur d’un lieu dimensionné et respectueux des lois et des personnes y séjournant. Nous avons ici ou à Paris démontré que cela était possible, à la condition que l’Etat nous accompagne.

Il faudra que vous persuadiez d’autres maires d’accepter d’ouvrir des lieux, en les accompagnant financièrement au titre d’une «péréquation humanitaire ». Quelle magnifique mesure ce serait là ! Une mesure chargée de symbole !

Il faudra aussi, Monsieur le Président, réformer le droit d’asile, rendre plus rapide l’examen des demandes et élargir la notion de protections, alors que les procédures sont aujourd’hui décourageantes et malsaines.

Enfin parce que cela est une exigence absolue, nous devons tout faire pour lutter contre les réseaux de passeurs, comme je l’ai fait à Grande-Synthe. Je réaffirme au passage, que ce ne sont pas les lieux d’accueil qui favorisent les réseaux de passeurs, mais bel et bien les frontières, les murs, les barbelés et les garde-frontières que l’on multiplie qui donnent naissance à ces réseaux mafieux. Depuis toujours.

Il faudra donc, au-delà des réponses répressives de la police et de la justice, assécher ce trafic intarissable en créant des corridors humanitaires entre l’Europe et les pays de départ, aux frontières de ces pays, et accorder beaucoup plus de visas humanitaires. Visas qu’il faudra rendre européens.

Monsieur le Président, il fut un temps où la France a tristement organisé 54 000 traversées de l’Atlantique pour transporter 13 millions d’esclaves.

Il est venu l’heure de laver cet affront historique aux yeux du monde, en organisant un accueil avec le minimum d’hospitalité et de dignité qu’exige la vie de tout être humain. A fortiori dans ce beau pays qui nous/vous a été confié, où constitutionnellement «Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».

Vous allez sortir un nouveau texte fixant de «nouvelles» directives, élaborer un «nouveau» plan. Un de plus. La liste est pourtant tristement longue.

Le problème, Monsieur le Président, c’est qu’aujourd’hui, la France est sur-administrée par des textes, et bien trop sous-administrée en moyens.

Il faut poser des actes.

Des actes audacieux.

Des actes courageux.

Dans l’espoir sincère que vous aurez le courage d’entendre ce que je tâche de vous écrire dans cette longue lettre et dans l’attente impatiente de vous lire,

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mon profond respect.

Damien CAREME

Maire de Grande-Synthe »

 

CORRECTION ET PERLES BREVETEES

3 juillet 2017. La grand messe des profs de français. Comme chaque année dans ces parages brumeux de l’année scolaire finissante. Cette fois, dans le quart d’heure d’attente que s’accordent les profs soucieux d’être à l’heure au rendez-vous des copies, des grilles alambiquées de report des notes et des perles en rivières, ça discute réforme de Najat, compétences et fin d’année en queue de poisson.

Ou en eau de boudin. D’abord à cause de l’organisation des épreuves, chamboulée elle aussi dans le tumulte de la réforme. Les chef(fe)s de centre n’ont eu qu’une matinée expresse pour corriger quelques copies tests et se mettre d’accord sur les tolérances accordées. Certains n’ont même pas reçu de convocation officielle… Ensuite parce qu’on se retrouve, quand même, encore, avec chacun(e) un paquet prodigieux de copies à corriger alors que la moitié des collègues ne sont pas convoqués… Ça serait tellement mieux si on était plus nombreux. Partage du travail, ça s’appelle.  Ça signifierait aussi moins de stress, moins de fatigue, et plus d’équité dans l’évaluation du travail des candidats. Pas sûr que celui-ci ou celle-là, avec son visage grognon déjà, soit enclin(e) à noter avec bienveillance sa 45ème copie au bout de sa looongue journée et de son looourd paquet… Enfin, parce qu’on découvre qu’il n’y a pas de grille de notation proposée pour le sujet de rédaction… On a connu ça il y a 20 ans. On lutte contre ça depuis 20 ans : ne surtout pas noter en fonction de son humeur, du ressenti, de la graphie ou du temps qu’il fait… C’est l’inégalité des chances assurée. Depuis 20 ans, on s’escrime à hiérarchiser les critères requis et les compétences qu’on veut évaluer, et on harmonise les points attribués selon ces compétences en regard des attentes du sujet. Et là : rien ! Pas sûr que celui-ci ou celle-là, avec son visage grognon déjà, ne soit enclin(e) à noter  la 45ème rédaction de son paquet avec la bienveillance attendue…

Il n’empêche qu’on écoute quand même religieusement les recommandations de notre cheffe de centre. Qu’on attend avec une impatience non dissimulée (ben on perd encore 1/4 d’heure…) les photocopies du sujet qui ne sont pas prêtes. Et qu’on se rue vers la salle où nous attendent, sagement alignées, les fameuses enveloppes de papier kraft marron contenant les  fameuses copies à tout petits carreaux pas espacés du tout. Les presbytes n’ont qu’à bien se tenir et ne pas oublier leurs lunettes.  On fait la queue. Au moins, en période de soldes, dans les magasins, on multiplie les ouvertures de caisses. Ben là, non. Une pauvre dame se coltine tous les numéros, à 4 chiffres, des jurys pour retrouver la sacro sainte enveloppe qui vous est destinée. Ne poussez pas : il y en aura pour tout le monde, hihi !

Et c’est parti… Malheur à celui ou à celle à qui il manque une copie… Malheur à celui ou à celle qui note au quart de point près… Malheur à celui ou à celle qui se retrouve dans la salle de correction d’un ronchon…

Et puis, pardon pour les « malgré eux », ces candidats qui sortent leur style du dimanche pour épater le correcteur. Ils sont une source de bien être soudain, de sourire, voire de fou rire qui vient détendre l’atmosphère de ces salles où d’anciens potaches sont devenus profs parce qu’ils n’ont pas su devenir des Zola ou des Giono. Allez, partageons ces perles qui illuminent un peu ces fins d’années scolaires embrumées :

Expliquez le sens de « entassement » dans le texte. Texte de Giono, Les vraies Richesses, 1936, où l’auteur décrit son malaise chaque fois qu’il doit affronter la foule sur les trottoirs de la capitale. Une candidate écrit : « Il y a entassement de la foule. Les gens sont collés-serrés. » Ses parents étaient peut-être  fans de Philippe Lavil et de Jocelyne Béroard ?

Et puis au palmarès des mauvaises manies orthographiques, la confusion « sa » et « ça » tient la première place, détrônant les « bizart » et « bizzard », comme si ce qui est « bizarre » se couvrait d’une nuée glacée, blizzard blizzard…

Viennent les morceaux d’écriture denses, et souvent absolument pas ponctués, où le candidat s’évertue à vous prouver que la ville, c’est mieux que la campagne : « En ville les routes sont super propres tandis qu’en campagne il y a de la boue tout partout avec les tracteurs. » C’est frais, hein ?!

Et puis le philosophe qui s’interroge, comme Giono du reste, sur les vraies richesses : « Les vraies richesses auxquelles pense l’auteur, c’est beaucoup de monde paye, et ceux qui ne payent pas n’ont rien. » À méditer…

Et puis, il y a ceux qui ne maîtrisent absolument pas la conjugaison du passé simple mais tiennent absolument à l’utiliser. Conjugaison incertaine mâtinée d’un vocabulaire recherché :

« Tout à coup, il fut l’heure où les magasins s’ouvrèrent et une énorme foule apparut en un éclair. Ce fut un moment terrible pour nous car une terrible panique se mit à nous posséder. Nous fûmes embarqués dans la foule. Les gens chahutaient, nous bousculaient, nous piétinaient, hurlaient comme des sauvages. On aurait pu croire à une tragédie. Mais mon cousin nous disa qu’à partir d’aujourd’hui ce fut les soldes. (…) C’est décevant comme les gens peuvent être d’un instant à l’autre différents, changer de comportement et devenir des malades mental, alors qu’habituellement les gens sont calmes et respectueux. »

Et enfin, il y ceux qui ne maîtrisent pas l’utilisation des pronoms relatifs, mais qui tiennent absolument à les utiliser… :

« Il y a quelques mois, je suis allé dans une ville dont j’ignorais comment c’était. (…) Aussi pendant ce séjour, il y avait un petit parc d’attractions dont je n’avais jamais été. »

Dont… act !

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