MON ENNEMI BIENAIME…

Quel étrange oxymore… Loin du commandement christique « Aime ton prochain comme toi-même… surtout si c’est ton ennemi », il semblerait que Homo Sapiens ne peut s’empêcher de se « construire un ennemi », pour reprendre le titre d’une conférence donnée par Umberto Eco en 2008. Yuval Noah Harari, dans son Homo Deus, confirme pourtant que l’être humain meurt davantage aujourd’hui des conséquences de l’obésité et de la malbouffe, que de la guerre et du terrorisme. Pourtant, les Unes à sensations de la plupart des chaînes de radio et de TV focalisent sur les attentats terroristes ou sur les quelques théâtres de guerres du monde… L’être humain se repaît-il donc, pour s’épanouir et avoir le sentiment d’exister, de la certitude d’avoir un ennemi ? Pourquoi ce besoin ? Umberto Eco apporte des éléments de réponse…

QUI EST L’ENNEMI ?

Souvenez-vous de la réaction de Donald Trump il y a quelques semaines face aux affrontements de Charlottesville : il renvoyait dos à dos racistes et antiracistes, condamnant les violences « des deux parties ». Tollé : comment pouvait-on mettre dans le même panier partisans généreux de l’égalité des êtres humains et racistes de bas étage ? Outre évidemment l’erreur (la énième…) commise par le chef d’État, il est intéressant de constater que l’on est toujours l’ennemi de quelqu’un… Voyez encore le déferlement de haine contre les Rohingya en Birmanie… La sempiternelle haine entre Sunnites et ChiitesIsraëliens et Palestiniens…  Haine anti réfugiés ou anti migrants… Les crimes sexistes… antisémites… islamophobes… homophobes… Bref, dans un monde globalement en paix, la haine fratricide nourrit l’actualité… Abel et Caïn, Romulus et Remus, et autres Capulet et Montaigu de toutes nations, portant masques divers, se disputent éternellement sur la scène de l’humanité…

Cain et Abel, Le Titien (1542-1544), premier meurtre fratricide mythique.

 

Pour rappel, quelques images du déferlement de violence à Charlottesville :

 

 

Plus récente, la focale sur la haine anti Rohingya :

CONSTRUIRE L’ENNEMI, UMBERTO ECO

Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé.
Nelson Mandela, Un Long Chemin vers la liberté

De l’ennemi à l’associé, un pas difficile à franchir… Et Umberto Eco est bien pessimiste quant à la capacité de l’être humain à accéder à une éthique de la fraternité :

L’éthique est-elle donc impuissante face au besoin ancestral d’avoir des ennemis ? Je dirais que l’instance éthique survient non quand on feint qu’il n’y ait pas d’ennemis, mais quand on essaie de les comprendre, de se mettre à leur place. (…) César traitera les Gaulois avec beaucoup de respect (…) et Tacite admire les Germains (…). Essayer de comprendre l’autre signifie détruire son cliché, sans nier ou effacer son altérité.

Umberto Eco, peu de temps avant sa mort en 2016.

Car c’est ce besoin de l’altérité étrangère qui paraît nécessaire à la construction individuelle. Et même, comble du paradoxe, à l’harmonie d’un peuple :

« la reconversion de la société américaine à une situation de paix eût été désastreuse car seule la guerre constitue le fondement du développement harmonieux des sociétés humaines (…) » Umberto Eco puise ici son argumentation dans un ouvrage américain anonyme, paru en 1968 : La Paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerresLa guerre permet à une communauté de se reconnaître comme une nation. On comprend alors le rôle de « gendarme du monde » joué par les États Unis…

Avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. (…) Les ennemis sont différents de nous (…) Ce n’est pas leur caractère menaçant qui fait ressortir leur différence, mais leur différence qui devient un signe de menace. (…) Il semble qu’il soit impossible de se passer de l’ennemi. La figure de l’ennemi ne peut être abolie par les procès de la civilisation. Le besoin est inné, même chez l’homme doux et ami de la paix. Simplement, dans ces cas, on déplace l’image de l’ennemi, d’un objet humain à une force naturelle ou sociale qui, peu ou prou,  nous menace et doit être combattue, que ce soit l’exploitation du capitalisme, la faim dans le monde ou la pollution environnementale.  (…) La vision la plus pessimiste à ce propos est celle de Sartre dans Huis Clos. D’un côté, nous ne pouvons nous reconnaître nous-mêmes qu’en présence d’un Autre, et c’est sur cela que reposent les règles de la cohabitation et de la mansuétude. Mais, plus volontiers, nous trouvons cet Autre insupportable parce qu’il n’est pas nous. En le réduisant à l’ennemi, nous nous construisons notre enfer sur terre. Toutes les citations sont extraites de la Conférence donnée par Umberto Eco à l’Université de Bologne le 15 mai 2008.

Et vous, quel est votre Ennemi ?

image 1

image 2

LES ENFANTS DE TEREZIN

Quelques photographies aux visages souriants. Deux valises portant un nom, une adresse. Et des dessins. Des milliers de dessins. D’enfants. Ils ont entre 10 et 15 ans. Et leur insouciance les empêche peut-être d’imaginer le destin tragique qui sera le leur. Emmenés pour la plupart en 1942 avec leurs parents, ils se retrouvent immédiatement séparés d’eux à leur arrivée dans cet étrange guetto au milieu de nulle part, à une heure de train de Prague. Une communauté d’enfants emportés dans la machine infernale de l’Histoire et qui livrent le plus émouvant des témoignages de leur vie dans cette ville qui porte le nom d’une impératrice. Ce sont les enfants de Terezin.

Robert et Kamil Sattlerovi. Terezin.

LAISSER UNE TRACE… PINKASOVA

Tout commence à Pinkasova, synagogue du quartier juif de Prague, Josefov, Maislova. Construit en 1535, ce lieu de prière est aujourd’hui un vaste lieu du souvenir. Sur les murs de chacune des salles,  entre 1954  et 1959, les peintres Jiří John et Václav Boštík ont écrit à la main, sans pochoir, le nom de chacune des victimes de l’holocauste en Moravie et en Bohême. Rien que la nef principale comporte 40 000 noms.  Aujourd’hui, après de multiples restaurations nécessitées par les ravages du temps et les avaries climatiques, et suite aux recherches historiques qui se poursuivent, ce sont 80 000 noms qui s’inscrivent dans la pierre de l’édifice et dans la mémoire de l’Histoire. Des noms sortis de l’oubli. Des noms pour faire vivre dans notre souvenir ceux et celles qui n’étaient plus que des numéros au moment de leur mort…

Sur chaque mur les noms des victimes de l’holocauste en Bohême et Moravie. 80 000 noms au total… Synagogue Pinkas, Prague.
De part et d’autre de l’Arche, la liste des camps de concentration d’Europe centrale. Synagogue Pinkas. Prague.

80 000  noms. Et 4 000 dessins. Les dessins des 10 000 enfants déportés à Terezin. Tous ne sont pas exposés. Mais ceux que l’on voit sont saisissants. De simplicité. Rien ne transparaît, ou presque, de la tragédie dont ils sont les acteurs involontaires. Des jeux. Des maisons. Des personnages de contes traditionnels. La cantine. Des gardes qui ont presque l’air sympathique…

UN ART DE VIVRE CONTRE LA MORT

A Terezin, la plupart des enfants juifs de Bohême et de Moravie sont déportés dès 1942, séparés de leurs parents et regroupés dans « la maison des enfants ». Une femme joue alors un rôle essentiel dans leur vie : Friedl Dicker Brandeis. Professeure d’art, spécialiste de pédagogie, résistante communiste, elle se retrouve à la tête de ce village d’enfants. C’est elle qui leur fournit de quoi dessiner, explorer leur créativité. De quoi exprimer leurs émotions. De quoi lutter contre la mort, et l’oubli.

Friedl Dicker Brandeis (1898 Vienne – 1944 Auschwitz) enseigne le dessin aux enfants de Terezin. Synagogue Pinkasova, Prague.

Les enfants avaient-ils conscience de ce qu’ils vivaient ? de ce qui les attendait ? Deux dessins troublent par leur lucidité. Le premier représente un paysage coloré dans lequel des enfants jouent. Deux gros nuages noirs surplombent cette scène pleine d’insouciance…  Le second est un collage de papier blanc sur fond vert, qui représente les figures mythiques du meurtre fratricide d’Abel par Caïn. Comme l’explication symbolique de ce génocide : une partie de l’humanité assassine une autre partie de cette même humanité…

En 1940, voici ce que Friedl Dicker Brandeis écrit à un de ses amis :

 Je me souviens avoir songé lorsque j’étais à l’école comment je me comporterais une fois adulte pour protéger mes étudiants des impressions désagréables, de l’incertitude, des apprentissages décousus. […] Aujourd’hui, une seule chose me semble importante pour préserver l’élan créatif, c’est d’en faire un art de vivre et d’enseigner comment dépasser les difficultés qui sont insignifiantes en regard des objectifs que vous poursuivez.

Art de vivre contre industrie de la mort. Voilà ce qu’a proposé Friedl Dicker Brandeis à ces milliers d’enfants qui sont passés par Terezin avant d’être transférés vers la mort certaine d’Auschwitz en 1944. Il reste de cet enseignement deux valises remplies de plus de 4000 dessins, confiées après la guerre à la Ville de Prague, et au Musée Juif.

Daisaku Ikeda, le fondateur du musée d’art Fuji à Tokyo qui accueillit l’exposition consacrée aux dessins des enfants de Terezin au Japon  résume bien l’importance de cette trace laissée par ceux que l’Histoire a happés :

Les travaux artistiques variés laissés par cette grande dame et par les enfants de Terezin sont leurs legs au présent pour chacun d’entre nous. Ils nous invitent à continuer notre quête d’une société qui chérit la vie humaine en transcendant toutes les différences de races, de religion, de politique et d’idéologie. Cela reste mon espoir le plus profond que cette exposition soit un moment d’introspection pour ceux qui la verront, un moment pour réaffirmer l’importance de nos droits en tant qu’être humain et la valeur de la vie en elle-même. 

Sous la photo d’un visage d’enfant, ce poème :

A little garden / Fragrant and full of roses / The path is narrow / And a little boy walks along it. / A little boy, a sweet boy / Like that growing blossom / When the blossom comes to bloom / The little boy will be no more…

Un petit jardin / Parfumé et plein de roses /  Le chemin est étroit / Et un petit garçon s’y promène. / Un petit garçon, un garçon adorable / Pur comme cette fleur qui pousse / Lorsque la fleur sera sur le point de s’épanouir / Le petit garçon ne sera plus…

 

Images : Le Mag@zoom.

 

LES FEMMES DU 14 JUILLET. OLYMPE DE GOUGES

14 juillet. Les commémorations envahissent l’espace national. À l’heure où l’on célèbre les grands hommes qui ont fait la Révolution, on se rend compte que des femmes, grandes par leur pensée et leur action, sont oubliées. Les historiens ont souvent mis en avant les sanguinaires et les violents (Robespierre, Danton, Saint Just, parmi d’autres), passant sous silence l’œuvre des progressistes. Des femmes pour la plupart. Michel Onfray leur rend un hommage mérité dans La Force du sexe faible, sous-titré Contre histoire de la Révolution Française, ouvrage paru en mai 2016.  Histoire de remettre les pendules à l’heure. Parmi ces femmes, Olympe de Gouges. Portrait.

Olympe de Gouges, pastel de Alexandre Kucharski.
Olympe de Gouges, pastel de Alexandre Kucharski.

Olympe naît Marie Olympe Gouze en 1748, et son père n’est pas son père. Son père biologique est le marquis de Pompignan, chef du parti des Antiphilosophes, chef du parti bigot mais troussant volontiers ses servantes (faites ce que je dis, pas ce que je fais). Son père adoptif, Gouze, est un boucher traiteur. Elle parle occitan, sait à peine écrire. Et on se demande comment cette jeune femme si éloignée des Lumières sera leur porte parole le plus actif, voire le plus téméraire, sous la Révolution. Veuve et mère à 20 ans, elle modifie alors son identité. Elle devient Olympe de Gouges. Refuse de se marier à nouveau. Mais pas d’aimer. Et elle sera la compagne d’un haut fonctionnaire du Ministère de la Marine, qui lui assurera, en partie, son indépendance financière. Et voilà. Comme le dit Onfray, la libéralité de certains hommes peut faire la liberté de certaines femmes.

Très vite Olympe se passionne pour la littérature, la philosophie. Elle emménage à Paris où tout se joue en ces années d’effervescence intellectuelle. Elle écrit des pièces de théâtre. Beaucoup. Sur les sujets qui lui tiennent à cœur : La Nécessité du divorceMolière chez Ninon ou le Siècle des grands hommes, pièce sur l’insoumission des femmes ; Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage, pièce qui s’insurge contre l’esclavage. Brissot, député qui sera à l’origine de la formation des Girondins, est le premier Français à lutter contre l’esclavage ; il importe la Société des Amis des Noirs, créée à Londres en 1787. Olympe y adhère. En 1788, elle publie des Réflexions sur les hommes nègres. Elle y dénonce le colonialisme, l’esclavage et la discrimination. Étonnante modernité.

Elle se passionne pour son pays. Elle publie nombreuses Réflexions qui sont des propositions d’une incroyable modernité là encore. Elle propose de redistribuer plus équitablement les richesses fustigeant « les capitalistes calculateurs qui refusent d’ouvrir leurs trésors ». Elle propose d’ouvrir des maisons pour les plus démunis, maisons qu’elle appelle « maisons du cœur » (De Olympe à Coluche… deux siècles…). Elle propose d’ouvrir des maisons pour que les femmes enceintes puissent accoucher en toute hygiène et en toute quiétude, aidées par des sages femmes. Des maternités quoi. Elle propose une sorte d’assurance sur les catastrophe naturelles, qui préserverait les paysans en cas de mauvaises récoltes (la France est paysanne dans sa presque globalité à l’époque). Elle s’insurge contre la peine de mort. Elle dénonce les conditions de détention en prison.

Et puis, elle écrit et lutte en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Dans un siècle où les femmes sont considérées comme épouses et/ou comme mères, soumises à leur père ou à leur époux, Olympe, s’inspirant peut-être du Discours sur la servitude volontaire de La Boëtie, proclame que c’est aux femmes de se libérer de ce joug masculin sous lequel elles se sont librement tenues pendant des siècles. Elle fréquente les salons de Mme Helvétius, épouse de l’audacieux philosophe et parlementaire qui osa s’insurger contre la peine de mort. Elle fréquente le salon de Mme Condorcet, épouse d’un autre éminent penseur. Elle croise dans ces salons Diderot, Chamfort, Condorcet, Beccaria, D’Alembert… Elle s’inscrit au Club de la révolution. Et c’est là, au contact de ces esprits éclairés, humanistes, qu’elle forge son féminisme :

Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir.

Et voilà ce qu’elle propose en faveur des femmes : droit de vote, éligibilité, partage des fortunes, droits des enfants à connaître leur père et à hériter, pension alimentaire, protection des prostituées, mariage des prêtres, égalité avec les gens de couleur. Toutes ces idées sont développées dans LE texte d’Olympe de Gouges que tout le monde connaît maintenant : La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791), sorte de pied de nez tout à fait sérieux dans son contenu à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, héritée de la Révolution Française

Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791)
Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne (1791)

Voilà encore ce qu’elle y écrit :

La femme a le droit de monter à l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune.

Témérité, audace de cette femme qui n’hésita pas à placarder ses propositions dans les rues de Paris. Témérité, audace de cette femme qui n’hésita pas à soumettre ses propositions à la Reine Marie Antoinette… à les distribuer aux Députés qui présidaient alors à la destinée de la France. À une époque où l’un d’entre eux, Sylvain Maréchal pour ne pas le nommer, proposait une loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes !

Préambule de la DDFC.
Préambule de la DDFC.

Le 3 novembre 1793, elle est guillotinée, Place de la République. 15 jours après Marie Antoinette.

Retenons encore cette réflexion sur l’humaine condition, qu’elle livre dans La Fierté de l’innocence ou Le silence du véritable patriotisme, et qui fait écho dans nos sociétés, où il s’en faut parfois de peu pour qu’une démocratie devienne tyrannie :

Le sang, disent les féroces agitateurs, fait les révolutions. Le sang même des coupables, versé avec profusion et cruauté, souille éternellement les révolutions, bouleverse tout à coup les cœurs, les esprits, les opinions et, d’un système de gouvernement, on passe rapidement à un autre.

Une mise en  garde contre les sanguinaires et les violents de tous bords…

image 1

image 2

image 3

LES FEMMES DU 14 JUILLET. THEROIGNE DE MERICOURT : LA PLUS BELGE DES REVOLUTIONNAIRES FRANCAISES

Elle est une des femmes auxquelles Michel Onfray rend hommage dans son ouvrage paru en mai 2016 : La Force du sexe faible. Contre-histoire de la Révolution Française. Comme Olympe de Gouges, Charlotte Corday ou Mme Roland, elle fut une des premières féministes, et surtout l’une des nombreuses humanistes, de cette période troublée et sanglante de notre histoire. Fille spirituelle de Plutarque et de Condorcet, elle joua un rôle important pour donner à la Révolution un visage humain. Portrait de la « belle Liégeoise ».

Théroigne de Méricourt en 1791. Portrait de Jean Fouquet.
Théroigne de Méricourt en 1791. Portrait de Jean Fouquet.

Elle naît Anne-Josèphe Terwagne en 1762, à Marcourt. Campagne de Liège. Aujourd’hui, elle serait Belge. Famille de paysans aisés. Mais très vite la catastrophe s’abat sur elle : orpheline de mère, elle devient le souffre douleur d’une belle mère acariâtre. Cendrillon dans un Siècle des Lumières. De couvent en parent maltraitant, de l’opulence originelle à la misère qui fait son lit, la jeune Terwagne doit son salut à une famille anglaise de passage, qui l’embauche comme dame de compagnie pour les enfants. Elle apprend alors à lire, à écrire, à chanter, à jouer du piano. Elle rencontre un jeune officier anglais. Cendrillon semble vivre son conte de fée.

Sauf que le jeune officier anglais l’emmène à Paris et lui montre son univers familier : celui du libertinage. Le XVIIIème siècle est aussi celui de Sade… Enfant maltraitée, elle devient objet sexuel. Y prend goût ? Elle attrape la syphilis. Et cette maladie la fera souffrir jusqu’à la mort. En passant par la folie.

Pour l’heure, elle prend un traitement à base de mercure qui la fait horriblement souffrir, mais qui éloigne encore la démence. C’est à Paris qu’elle devient Théroigne de Méricourt. C’est la presse royaliste qui l’appelle de cette façon : en l’affublant d’une particule, elle veut la faire passer pour une traîtresse à la cause du roi et comme une ennemie du peuple. Elle loue un logement à Versailles pour suivre les délibérations de l’Assemblée. Elle s’intéresse à l’élaboration de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle assiste aux débats entre députés. Elle reçoit chez elle Desmoulins, Sieyès, Brissot. Elle fonde en janvier 1790 la Société des amis de la Loi. Dans ce club, ils sont nombreux, les « think tanks » de l’époque, on propose des idées neuves pour réformer cette société sclérosée aux finances proches de la banqueroute, où la noblesse gaspille et où le peuple meurt de faim. Abrogation de la loi contraignant à payer pour être élu député, citoyenneté entière pour les juifs, « pour les musulmans et les hommes de toutes les sectes », liberté de la presse, égalité entre hommes et femmes. Révolutionnaire, non ?!

La marche des femmes du 6 octobre 1789.
La marche des femmes du 6 octobre 1789.

Ce club-là est dissout. Qu’à cela ne tienne, elle en fonde un autre : le club des Droits de l’Homme. Homme au sens d’être humain bien sûr. Les valeurs défendues ? Fraternité, justice, bonnes mœurs, vertu, défense des faibles par l’éducation. Hugo n’a rien inventé…

Théroigne attise les haines. À droite, la haine des ultra royalistes. À gauche, la haine des Montagnards, qui se révèleront d’ultra révolutionnaires sanguinaires. Les Montagnards accoucheront d’un monstre : la Terreur robespierriste. Elle continue son combat pacifiste. Elle fait sienne les idées de Condorcet : abolition de l’esclavage, abolition de la peine de mort, y compris celle du roi, égalité des droits entre hommes et femmes. Ces idées sont diffusées largement par les travaux d’un club mixte qui voit le jour en 1791 : la Société fraternelle des deux sexes. Théroigne en fait évidemment partie.

Fatiguée des attaques continuelles, elle se réfugie un temps en Belgique, sa terre natale, et y exporte les idées neuves de la Révolution. Elle se plonge à nouveau dans la lecture des philosophes antiques. Retour aux sources encore. Considérée comme une complotiste par les ennemis royalistes, elle est arrêtée et incarcérée dans une prison autrichienne. Elle y reste une année entière. Elle y découvre les textes de Rousseau.

De retour en France, celle que la presse royaliste surnomme la « charogne ambulante » est accueillie chaleureusement par les Girondins, les modérés de la Révolution. Ils l’invitent d’ailleurs à témoigner de son aventure à la tribune de l’Assemblée le 1er février 1792. Le procureur de la Commune dit d’elle :

Vous venez d’entendre une des premières amazones de la liberté. Elle a été martyre de la Constitution.

Brissot, leader de la frange girondine, parle d’elle comme d « une amie de la liberté ». Forte de ce soutien, elle crée des légions d’amazones, des phalanges féminines. Elle harangue les citoyennes, elle parle de

progrès des Lumières qui vous invitent à réfléchir (…) il faut prendre pour arbitre la raison(…) Il est temps que les femmes sortent de leur honteuse nullité, où l’ignorance, l’orgueil, et l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps (…) Nous aussi nous voulons mériter une couronne civique, et briguer l’honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut-être plus chère qu’à eux, puisque les effets du despotisme s’appesantissent encore plus sur nos têtes que sur les leurs.

Quelle audace ! Quelle témérité ! Quels risques pris aussi dans une Révolution qui prend un tournant résolument  machiste et terroriste…. Fessée publique. Insultes de plus en plus violentes dans les journaux hostiles à son action. Notamment de la part de François Suleau, journaliste aux Actes des Apôtres… Celui-ci finit mal : pris à partie et assassiné  par une foule populaire animée de vengeance. Théroigne est dans cette foule. Elle ne tue pas. La violence est contre nature pour elle. Mais il n’en faut pas plus pour qu’elle soit arrêtée.

Théroigne de Méricourt en amazone. Auguste Raffet.
Théroigne de Méricourt en amazone. Auguste Raffet.

Elle n’est pas guillotinée. Elle est enfermée dans un asile, après avoir été déclarée folle… Sans traitement contre la syphilis, qu’elle porte en elle depuis sa jeunesse, folle elle le devient effectivement… Elle passe 23 années de sa vie dans une cellule… Quelle étrange fin pour cette passionnée de la raison…

Ses paroles comme un testament :

Citoyens, arrêtons-nous et réfléchissons, ou nous sommes perdus. Le moment est enfin arrivé où l’intérêt de tous veut que nous nous réunissions, que nous fassions le sacrifice de nos haines et de nos passions pour le salut public.

image 1

image 2

image 3

MAGNUM ET LES PERES ETERNELS

L’agence Magnum fête ses 70 ans d’existence. Robert Capa, Henri Cartier Bresson, George Rodger, David Seymour, et leurs nombreux successeurs ont capturé des milliers d’instants de grâce de notre humanité, anonyme ou renommée. Les pères sont à l’honneur dans cet album-ci…

USA. 1968. Robert KENNEDY avec ses 9 enfants. Burt Glinn.

 

USA. Caroline du Sud. 1966. Constantine Manos.
Elliott Erwitt
CANADA. Ontario. 1994. ©Larry Towell/Magnum Photos
G.B. Pays de Galles. Course en sacs des pères.1977. David Hurn.

Pour retrouver les milliers d’autres clichés de l’agence Magnum, pères, mères, enfants, humanité anonyme et bouleversante, cliquez ici et .

NOTRE MONDE EN IMAGES. MAGNUM FETE SES 70 ANS

“If your pictures aren’t good enough, you’re not close enough,” « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Robert Capa (1913-1954). Les trois autres fondateurs de Magnum : Henri Cartier-Bresson (1908-2004), George Rodger (1908-1995) et David « Chim » Seymour (1911-1956). L’agence franco-américaine, devenue « une communauté de pensée, une qualité humaine en partage, une curiosité de ce qui se passe dans le monde, un respect de ce qui s’y passe et le désir de le transcrire visuellement », comme l’expliquait Cartier-Bresson, fête 70 ans d’images. 1947 – 2017. Tout un pan de l’histoire de l’humanité. De grandes figures immortalisées. Et toute une humanité anonyme entrée dans l’Histoire par les clichés exceptionnels. Des mineurs du Nord photographiés par Seymour en 1935 jusqu’aux  images capturées par Matt Stuart après l’attentat terroriste de Manchester il y a quelques jours… En guise de cadeau d’anniversaire, l’agence s’expose et fait découvrir ou redécouvrir ses richesses. Feuilletons l’album…

FRANCE. Normandie. Omaha Beach. Débarquement du 6 juin 1944. Robert Capa.
Jeunes mineurs. Nord de la France. David Seymour, 1935.
Hongrie, Budapest. Octobre, 1956.
Révolution. Erich Lessing.
1948. GANDHI. Henri Cartier Bresson.
FRANCE. Golfe-Juan, août 1948. Pablo Picasso et Françoise Gilot sa compagne. Robert Capa.
USA. 1995. Rosa PARKS. Eli Reed.
USA. 1940. Ernest HEMINGWAY. Robert Capa.
FRANCE. Boulogne Billancourt, mai- juin, 1936. Ouvriers de l’usine Renault en g;rève. Robert Capa.
LONDRES. The Beatles, EMI Studios, Abbey Road Studios.1964. David Hurn.
Jimi Hendrix, 1968. Eliott Landy.
FRANCE. Château de Versailles. 29 Mai 2017. Emmanuel MACRON et Vladimir POUTINE, A. Abbas.
France. Tanya ROBERTS, Roger MOORE et Grace JONES. Permis de tuer. Patrick Zachmann, 1985.
New York, 9/11/2001. After the attack of the World Trade Center, Larry Towel.
USA. 1958. Enfants dans un cinéma. Wayne Miller.
IRAN: TEHERAN Janvier 1979. A. Abbas.
USA. New York City. 1951. A new face for the new world. Dennis Stock.
FRANCE. Paris. Rue Vignon. 1987. Raymond Depardon.

 

INDIA. 4. Father and son, A. Abbas, 2012.
USA. New York City. Brooklyn. 1986. Mother and son. Eli Reed.
CHINA. Place Tien An Men, 1989. Stuart Franklin.
Manchester. Mai 2017. Après l’attentat. Matt Stuart.

Ces photos proviennent toutes du site de l’agence Magnum. Pour voir d’autres merveilles de notre histoire, la grande, la petite, suivez ce lien vers le site de Magnum : ici.