SVETLANA ALEXIEVITCH. LA FIN DE L’HOMME ROUGE OU LA TRAGEDIE DU CAPITALISME

Pourquoi cette popularité de Poutine dans les pays de l’ex Union Soviétique ? Pourquoi même cette nostalgie de Staline ? Les écrits de Soljenitsyne ne font même plus frémir la jeunesse russe d’aujourd’hui… Et les posters de Lénine côtoient ceux du Che dans les chambres des ados du vaste empire déchu… Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature 2015, outre qu’elle invente un nouveau genre littéraire – la réécriture de témoignages – apporte quelques réponses à cette paradoxale idéologie russe contemporaine…

«Sur les cent millions de personnes qui peuplent la Russie soviétique, nous devons en entraîner derrière nous quatre-vingt-dix millions. Les autres, on ne peut pas discuter avec eux, il faut les anéantir.» Comment la population russe d’aujourd’hui a-t-elle oublié ces paroles de Zinovev, membre du Politburo et Président de l’Internationale communiste dans les années 1920 ? Comment a-t-elle pu oublier le goulag et les monstruosités de près d’un quart de siècle de terreur stalinienne ? La Fin de l’homme rouge, publié en 2013, apporte des réponses… Ou plutôt les hommes et les femmes que l’auteure rencontre et interroge.

La Fin de l'homme rouge, Svetlana Alexievitch (2013)
La Fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch (2013)

LA SERVITUDE VOLONTAIRE

La Boétie l’a inventée, l’homme russe l’a expérimentée. Et Svetlana Alexievitch de citer Dostoïevski :

L’homme resté libre n’a pas de réoccupation plus constante ni plus torturante que de trouver au plus vite quelqu’un devant qui s’incliner (…) et à qui remettre ce don de la liberté avec lequel cette malheureuse créature vient au monde.  Les Frères Karamazov (1879).

Aujourd’hui, la moitié des jeunes de 19 à 30 ans considèrent Staline comme « un très grand homme politique ». Tout ce qui est soviétique revient à la mode : les cafés soviétiques, le saucisson soviétique, la vodka soviétique. Masochisme ? Voici ce que Svetlana Alexievitch entend dans les cuisines où elle laisse traîner son magnétophone, entre 1991 et 2001 :

Nous parlons tout le temps de la souffrance… C’est notre voie à nous vers la connaissance. Les Occidentaux nous paraissent naïfs  parce qu’ils ne souffrent pas comme nous, ils ont des médicaments pour le moindre petit bouton. Alors que nous, nous avons connu les camps, nous avons recouvert la terre de nos cadavres pendant la guerre, nous avons ramassé du combustible à main nue à Tchernobyl. Et maintenant, nous nous retrouvons sur les décombres du socialisme. Comme après la guerre. Nous sommes coriaces, de vrais durs… Et nous avons notre langage à nous… Le langage de la souffrance…

Nostalgie de Staline...
Nostalgie de Staline…

Fatalisme ? Déterminisme de la misère sociale ? Ils se sont retrouvés des milliers, anciens ingénieurs, professeurs d’universités, et autres cerveaux de l’empire soviétique, déclassés avec l’avènement de Gorbatchev et de sa pérestroïka. Avec, à sa suite, Eltsine et la capitalisation des ressources et du marché russe. Avec cette entrée brutale dans le capitalisme sauvage qui marque les années 1990 dans l’ancien monde soviétique. Les témoins qu’interroge Svetlana Alexievitch parlent d’un grand espoir déçu : la foi en un homme nouveau, qui ne connaîtrait plus l’uniformité monotone du communisme et pourrait s’offrir la nourriture et les biens de consommation « exotiques » tant vantés par les fossoyeurs du stalinisme. Il n’en fut rien : les tickets de rationnement et le système D sont le nouveau quotidien de ceux qui se sont pris de plein fouet l’injustice capitaliste. Qui prend le visage soudain d’une mafia toute puissante ou de nouveaux riches à la réussite obscène. Voici un autre témoignage cueilli sur la Place Rouge, en décembre 1997 :

Je suis ouvrier dans le bâtiment. Jusqu’au mois d’août 1991, on a vécu dans un pays, et depuis, on vit dans un autre pays. (…) Qui suis-je ? Un de ces imbéciles qui ont pris la défense d’Eltsine. (…)  La Russie, on s’est essuyé les pieds dessus. N’importe qui peut lui taper sur la gueule. On en a fait un dépotoir dans lequel l’Occident se débarrasse de ses vieux vêtements et de ses médicaments périmés. De sa camelote ! Le pouvoir soviétique ? Ce n’était pas idéal, mais c’était mieux que ce qu’on a maintenant. Plus digne. (…) Il n’y avait pas de gens excessivement riches, ni de pauvres, pas de sans abris ni d’enfants des rues… Les vieux pouvaient vivre avec leur retraite, ils ne ramassaient pas les bouteilles vides ni les restes de nourriture dans les poubelles. (…) Bon, qu’est-ce qu’on voulait ? Un socialisme plus doux, plus humain… Et qu’est-ce qu’on a ? Un capitalisme sauvage. Avec des fusillades, des règlements de comptes, pour savoir qui aura un kiosque, qui aura une usine…

Visage de la pauvreté en Russie...
Visage de la pauvreté en Russie…

Et encore, cet homme de 87 ans :

Nous avions un grand empire qui allait d’un océan à l’autre, du cercle polaire jusqu’aux tropiques. Où est-il passé ? Il a été vaincu sans bombe. Sans Hiroshima. Il a été vaincu par Sa Majesté le Saucisson ! C’est la bonne bouffe qui a gagné. Et les Mercedes… L’homme n’a plus besoin d’autre chose, il ne faut rien lui proposer de plus, ce n’est pas la peine. Juste du pain et des jeux ! C’est ça, la plus grande découverte du XXème siècle. La réponse à tous les grands humanistes. Et aux rêveurs du Kremlin. (…) Au lieu de la dictature du prolétariat, vous avez la loi de la jungle : dévore les plus faibles que toi, et rampe devant ceux qui sont plus forts.

Regretter la garantie d’une nourriture, d’une santé, d’une éducation et d’un travail assurés, certes… Mais de là à regretter Staline… Peut-être aurait-il fallu un procès de la terreur stalinienne, comme il en fut un de la terreur hitlérienne…

IL AURAIT FALLU UN NUREMBERG DU STALINISME

Qui ne ressentirait de l’effroi en lisant ce témoignage d’un jeune homme de 19 ans :

Je ne m’intéresse pas à la politique. Tout ce cirque ne me concerne pas. Mais j’aime bien Staline.

Imaginez-vous un seul Européen dire ouvertement aujourd’hui : « Mais j’aime bien Hitler » ? Peut-être aurait-il fallu l’équivalent d’un procès de Nuremberg pour les crimes du stalinisme… Pas une seule famille épargnée. Relisez Soljenitsyne. Lisez les témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch.

C’est la peur qui m’a poussée à entrer au Parti. Les Bolcheviks de Lénine ont fusillé mon grand-père, et les communistes de Staline ont exterminé mes parents dans les camps de Mordovie (…) Je n’ai jamais aimé Staline. Mon père lui avait pardonné, mais pas moi. (…) Un appartement communautaire banal. Cinq familles qui vivent ensemble, vingt sept personnes. Une seule cuisine et un seul cabinet.  Deux voisines sont amies, l’une a une fille de 5 ans, l’autre est célibataire.  Dans les appartements communautaires, les gens se surveillaient les uns les autres, c’était courant. Ils s’espionnaient. Ceux qui avaient une pièce de 10 m2 enviaient ceux qui en avaient une de 25. C’est la vie, c’est comme ça… Et voilà qu’une nuit arrive un « corbeau noir », un fourgon cellulaire. La mère de la petite fille est arrêtée. Avant d’être emmenée, elle a le temps de crier à son amie : « Si je ne reviens pas, occupe-toi de ma fille. Ne la mets pas dans un orphelinat ! ». Et la voisine prend l’enfant. On lui attribue une seconde pièce. La fillette l’appelle « maman Ania ». Au bout de 17 ans, la vraie maman revient. Elle baise les mains et les pieds de son amie. (…) Sous Gorbatchev, quand on a ouvert les archives, on a proposé à l’ancienne détenue de consulter son dossier. Elle l’a ouvert : sur le dessus, il y avait une dénonciation. D’une écriture familière… Celle de sa voisine. C’était « maman Ania » qui l’avait dénoncée… Cette femme n’a pas compris. Elle est rentrée chez elle et elle s’est pendue…

Bribes de conversations à propos de la culpabilité et de l’injustice :

Il faut passer en jugement uniquement ceux qui exécutaient, ceux qui torturaient (…) et aussi ceux qui dénonçaient (…) ceux qui prenaient les enfants des « ennemis du peuple » et les envoyaient dans des orphelinats (…) les chauffeurs qui transportaient les gens arrêtés (…) le directeur des chemins de fer qui envoyait vers le Nord des wagons à bestiaux remplis de prisonniers politiques (…)

Aujourd'hui, L'Archipel du goulag ne fait plus frémir...
Aujourd’hui, L’Archipel du goulag ne fait plus frémir…

Dans la Russie post soviétique, les victimes côtoient leurs anciens bourreaux, habitent dans les mêmes immeubles, empruntent les mêmes rues… Comment supporter cela ? Pas de procès, pas de justice, pas de compte à rendre. Tout se passe comme si on avait simplement tourné une page… Et la jeunesse d’aujourd’hui se retrouve sans mémoire…

L’ÉCLATEMENT DE L’EMPIRE ET LE DÉCHAÎNEMENT DE LA BÊTE

À l’injustice, à la grande pauvreté, s’est ajouté l’éclatement territorial de l’empire. Et le déchaînement des haines communautaristes. Les Lettons, les Lituaniens, les Estoniens, les Moldaves, les Arméniens,  les Géorgiens, les Azerbaïdjanais, les  Ouzbèkes, les Tadjiks, les Tchétchènes avaient appris à vivre ensemble. Ils se sentaient soviétiques avant tout. Quand l’empire se délite, dans les années 1990, les Russes de ces républiques se retrouvent rejetés comme des  étrangers,  et à Moscou il ne fait plus bon être originaire des provinces lointaines…

1992… Au lieu de la liberté que nous attendions tous, c’est la guerre civile qui a commencé. Les habitants du Kouliab tuaient ceux du Pamir, ceux du Pamir tuaient ceux du Kouliab… (…) Ils prenaient tous leur indépendance.  Il y avait des pancartes sur les maisons : « Les Russes, foutez le camp du Tadjikistan ! » (…) Des foules d’hommes armés de barre de fer et de pierres se promenaient dans les rues de la ville… Des gens tout à fait calmes et paisibles s’étaient transformés en assassins. La veille encore, ils n’étaient pas comme ça, ils prenaient tranquillement le thé dans des salons de thé, et maintenant, ils éventraient des femmes avec des barres de fer. (…) J’ai vu un petit garçon russe se faire tuer dans la cour. Personne n’est sorti, tout le monde avait fermé ses fenêtres. (…) Il était allongé, il ne bougeait plus… Ils sont partis. Mais ils sont revenus tout de suite et ils ont continué à lui taper dessus. Des garçons tout jeunes, comme lui…(…)

La haine est partout, entre communautés. À Moscou, il existe une vie souterraine ; dans les sous sols labyrinthiques de la mégalopole vivent des centaines de Tadjiks et d’ Ouzbecks. Ils sont venus travailler à Moscou. Bien souvent sur les chantiers, pour un salaire de misère. Et il ne fait pas bon s’aventurer seul…

Un garçon qui marche dans la rue, un garçon à nous, un Tadjik… Ils l’appellent, il s’approche, et ils le flanquent par terre. Ils le tabassent à coup de batte de base ball (…) Ils le ligotent et le chargent dans le coffre d’une voiture. Ils l’attachent à un arbre dans les bois. On voit que celui qui filme cherche le bon angle. Et on lui coupe la tête. (…) Aujourd’hui, on égorge les Tadjiks, demain ce sera les riches, ou ceux qui prient un autre dieu. La guerre, c’est un loup. Et il est déjà là…

Cimetière de Grozny, Tchétchénie...
Cimetière de Grozny, Tchétchénie…

Comment conclure ? En invitant à lire et à relire Soljenitsyne bien sûr, mais aussi Svetlana Alexievitch qui se fait l’écho d’une polyphonie russe bouleversante… Que de tragédies dans les mémoires des oubliés de l’empire agonisant ! Quel cynisme de la part des nouvelles classes dirigeantes…!

Un Russe, ça tient sur trois béquilles : « on sait jamais », « on verra bien », et « on s’en sortira toujours ».

L’âme russe, si noble, si pétrie de littérature, se souviendra peut-être de ces mots que Tchékhov fait prononcer à  Trofimov dans La Cerisaie : Le voilà le bonheur, le voilà qui arrive. Il s’approche de plus en plus, j’entends déjà ses pas. Et si nous ne le voyons pas, si nous ne le reconnaissons pas, est-ce un malheur ? D’autres le verront !

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