MON ENNEMI BIENAIME…

Quel étrange oxymore… Loin du commandement christique « Aime ton prochain comme toi-même… surtout si c’est ton ennemi », il semblerait que Homo Sapiens ne peut s’empêcher de se « construire un ennemi », pour reprendre le titre d’une conférence donnée par Umberto Eco en 2008. Yuval Noah Harari, dans son Homo Deus, confirme pourtant que l’être humain meurt davantage aujourd’hui des conséquences de l’obésité et de la malbouffe, que de la guerre et du terrorisme. Pourtant, les Unes à sensations de la plupart des chaînes de radio et de TV focalisent sur les attentats terroristes ou sur les quelques théâtres de guerres du monde… L’être humain se repaît-il donc, pour s’épanouir et avoir le sentiment d’exister, de la certitude d’avoir un ennemi ? Pourquoi ce besoin ? Umberto Eco apporte des éléments de réponse…

QUI EST L’ENNEMI ?

Souvenez-vous de la réaction de Donald Trump il y a quelques semaines face aux affrontements de Charlottesville : il renvoyait dos à dos racistes et antiracistes, condamnant les violences « des deux parties ». Tollé : comment pouvait-on mettre dans le même panier partisans généreux de l’égalité des êtres humains et racistes de bas étage ? Outre évidemment l’erreur (la énième…) commise par le chef d’État, il est intéressant de constater que l’on est toujours l’ennemi de quelqu’un… Voyez encore le déferlement de haine contre les Rohingya en Birmanie… La sempiternelle haine entre Sunnites et ChiitesIsraëliens et Palestiniens…  Haine anti réfugiés ou anti migrants… Les crimes sexistes… antisémites… islamophobes… homophobes… Bref, dans un monde globalement en paix, la haine fratricide nourrit l’actualité… Abel et Caïn, Romulus et Remus, et autres Capulet et Montaigu de toutes nations, portant masques divers, se disputent éternellement sur la scène de l’humanité…

Cain et Abel, Le Titien (1542-1544), premier meurtre fratricide mythique.

 

Pour rappel, quelques images du déferlement de violence à Charlottesville :

 

 

Plus récente, la focale sur la haine anti Rohingya :

CONSTRUIRE L’ENNEMI, UMBERTO ECO

Pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient votre associé.
Nelson Mandela, Un Long Chemin vers la liberté

De l’ennemi à l’associé, un pas difficile à franchir… Et Umberto Eco est bien pessimiste quant à la capacité de l’être humain à accéder à une éthique de la fraternité :

L’éthique est-elle donc impuissante face au besoin ancestral d’avoir des ennemis ? Je dirais que l’instance éthique survient non quand on feint qu’il n’y ait pas d’ennemis, mais quand on essaie de les comprendre, de se mettre à leur place. (…) César traitera les Gaulois avec beaucoup de respect (…) et Tacite admire les Germains (…). Essayer de comprendre l’autre signifie détruire son cliché, sans nier ou effacer son altérité.

Umberto Eco, peu de temps avant sa mort en 2016.

Car c’est ce besoin de l’altérité étrangère qui paraît nécessaire à la construction individuelle. Et même, comble du paradoxe, à l’harmonie d’un peuple :

« la reconversion de la société américaine à une situation de paix eût été désastreuse car seule la guerre constitue le fondement du développement harmonieux des sociétés humaines (…) » Umberto Eco puise ici son argumentation dans un ouvrage américain anonyme, paru en 1968 : La Paix indésirable ? Rapport sur l’utilité des guerresLa guerre permet à une communauté de se reconnaître comme une nation. On comprend alors le rôle de « gendarme du monde » joué par les États Unis…

Avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. (…) Les ennemis sont différents de nous (…) Ce n’est pas leur caractère menaçant qui fait ressortir leur différence, mais leur différence qui devient un signe de menace. (…) Il semble qu’il soit impossible de se passer de l’ennemi. La figure de l’ennemi ne peut être abolie par les procès de la civilisation. Le besoin est inné, même chez l’homme doux et ami de la paix. Simplement, dans ces cas, on déplace l’image de l’ennemi, d’un objet humain à une force naturelle ou sociale qui, peu ou prou,  nous menace et doit être combattue, que ce soit l’exploitation du capitalisme, la faim dans le monde ou la pollution environnementale.  (…) La vision la plus pessimiste à ce propos est celle de Sartre dans Huis Clos. D’un côté, nous ne pouvons nous reconnaître nous-mêmes qu’en présence d’un Autre, et c’est sur cela que reposent les règles de la cohabitation et de la mansuétude. Mais, plus volontiers, nous trouvons cet Autre insupportable parce qu’il n’est pas nous. En le réduisant à l’ennemi, nous nous construisons notre enfer sur terre. Toutes les citations sont extraites de la Conférence donnée par Umberto Eco à l’Université de Bologne le 15 mai 2008.

Et vous, quel est votre Ennemi ?

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