AVRILS TRAGIQUES…

Avril. Drôles de printemps. Étranges anniversaires…  Génocide arménien : 24 avril 1915.   Avril encore, de l’année 1945 :  libération de la plupart des camps de concentration. 30 avril : c’est cette date, cette année,  qui est retenue pour honorer la mémoire de ceux qui ne sont jamais revenus. Ou qui en sont revenus, sans jamais vraiment revenir. Les « revenants », comme les appelle Charlotte Delbo, l’une des rares rescapées d’Auschwitz. Avril 1946 :  procès de Nuremberg. La notion de « crime contre l’humanité » est inventée. Avril 1961 : procès Eichmann et naissance d’une autre notion : celle de « banalité du mal ». Retour sur ces tragédies que nous lègue l’Histoire…

La une de L'Humanité sur la libération du camp de Lublin en septembre 1944.

Lublin, Dachau, Bergen Belsen, Buchenwald, Auschwitz, Mehlteuer, Matthausen… Triste litanie de noms qui font encore trembler d’effroi aujourd’hui. Triste litanie qu’il faut psalmodier encore et encore, chaque année, dans les classes ou lors des commémorations pour ne pas oublier. Devoir de mémoire. Parce que Charlotte Delbo, Anne Frank, Primo Levi, Etty Hillesum, et tant d’autres doivent être lus. Et connus. Pour sensibiliser les jeunes générations. Leur faire prendre conscience de la « banalité du mal ».  Écoutons ces voix d’outre tombe. Etty Hillesum d’abord. De 1941 à 1943, cette jeune hollandaise à peine plus âgée qu’Anne Frank, tient elle aussi un journal. Le 7 septembre 1943, elle est envoyée au camp de transit de Westerbork. Transit. Entre deux. Entre la vie à Amsterdam et une mort certaine à Auschwitz. Elle écrit des lettres bouleversantes depuis ce camp. Voici un passage dans lequel elle raconte comment elle essaie d’apporter son aide aux mamans qui sont programmées avec leurs enfants dans les prochains convois vers la mort. À Westerbork, il y avait une infirmerie, une « nurserie » et un orphelinat… ironie tragique…

Quand je dis : cette nuit j’ai été en enfer, je me demande ce que ce mot exprime pour vous. Je me le suis dit à moi-même au milieu de la nuit, à haute voix, sur le ton d’une constatation objective : Voilà, c’est donc cela l’enfer. Impossible de distinguer entre ceux qui partent et ceux qui restent. Presque tout le monde est levé, les malades s’habillent l’un l’autre. Plusieurs d’entre eux n’ont aucun vêtement, leurs bagages se sont perdus ou ne sont pas encore arrivés. (…) On prépare des biberons de lait à donner aux nourrissons, dont les hurlements lamentables transpercent les murs des baraques. Une jeune mère me dit en s’excusant presque : « D’habitude le petit ne pleure pas, on dirait qu’il sent ce qu’il va se passer. » Elle prend l’enfant, un superbe bébé de 8 mois. (…) La bonne femme au linge mouillé est au bord de la crise de nerf : « Vous ne pourriez pas cacher mon enfant ? Je vous en prie, cachez-le, faites-le pour moi, il a une forte fièvre, comment pourrais-je l’emmener ? Un enfant malade, ils vous l’enlèvent, et on ne le revoit plus jamais. »

Voici un autre texte. De Charlotte Delbo, déportée politique française. Rescapée d’Auschwitz. Elle écrit de nombreux textes sur l’enfer. Celui-ci prend la forme d’une prière. Prière aux vivants :

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, un vêtement qui vous va bien, qui vous va mal, qui vous va à peu près. Vous qui passez animés d’une vie tumultueuse aux artères et bien collée au squelette, d’un pas alerte sportif lourdaud, rieurs renfrognés, vous êtes beaux, si quelconques, si quelconquement tout le monde, tellement beaux d’être quelconques diversement, avec cette vie qui vous empêche de sentir votre buste qui suit la jambe, votre main au chapeau, votre main sur le cœur, la rotule qui roule doucement au genou… Comment vous pardonner d’être vivants…

Vous qui passez bien habillés de tous vos muscles, comment vous pardonner, ils sont morts tous.

Vous passez et vous buvez aux terrasses, vous êtes heureux, elle vous aime, mauvaise humeur souci d’argent… Comment comment vous pardonner d’être vivants comment comment vous ferez-vous pardonner par ceux-là qui sont morts pour que vous passiez bien habillés de tous vos muscles que vous buviez aux terrasses que vous soyez plus jeunes chaque printemps

Je vous en supplie faites quelque chose, apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillés de votre peau, de votre poil, apprenez à marcher et à rire parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie.

Je reviens d’au-delà de la connaissance il faut maintenant désapprendre je vois bien qu’autrement je ne pourrais plus vivre.

Et puis mieux vaut ne pas y croire à ces histoires de revenants, plus jamais vous ne dormirez si jamais vous les croyez ces spectres revenants, ces revenants qui reviennent sans pouvoir même expliquer comment.

Lisez encore Primo Levi, Si c’est un homme. Lisez, lisez. Regardez aussi, si vous préférez : La Liste de Schindler, Steven Spielberg. La Rafle, Rose Bausch. La Vie est belle, Roberto Benigni. Le Fils de Saül, László Nemes. Elle s’appelait Sarah, Gilles Paquet-Brenner...Et bien d’autres chefs d’œuvre du cinéma qui remplissent leur devoir de mémoire. Et le film de Margarethe von Trotta sur le combat de Hannah Arendt.

Les fours crématoires de Buchenwald.

Banalité du mal. Concept élaboré par Hannah Arendt : ceux qui ont commis ces horreurs ne sont pas des monstres. Ce serait trop facile de penser ainsi. Ce ne sont pas des monstres, ce sont des êtres humains, comme vous et moi, qui ont accompli leur « devoir ». La banalité du mal expliqué ici :

 

Eichmann est responsable de la logistique de la « solution finale ». Il organise notamment l’identification des victimes de l’extermination raciale, et leur déportation vers les camps de concentration et d’extermination. Eichmann est jugé en Israel à partir d’avril 1961, est condamné à mort et pendu en mai 1962.  Il avait échappé à un autre procès presque 20 ans plus tôt. Le procès qui invente le chef d’inculpation de « crime contre l’humanité » : Nuremberg.

Du 20 novembre 1945 au 10 octobre 1946, les plus hauts dignitaires du nazisme comparaissent dans le tribunal de cette ville, qui n’est pas choisie au hasard : berceau du nazisme et terreau de la doctrine de l’aryanisme. Le NSDAP ( le parti national socialiste = le parti nazi), la SS (escadron de protection), le SD (service de sécurité) et la Gestapo (police politique) sont reconnus organisations criminelles. 12 condamnés à mort dont Goering, Commandant en chef de la Luftwaffe et ministre de l’Aviation, personnage clé du IIIème Reich. 3 condamnations à la prison à perpétuité dont celle de Rudolf Hess :  compagnon influent d’Adolf Hitler dès ses débuts politiques,  représentant officiel auprès du parti nazi (chef de la chancellerie du NSDAP) et principal rédacteur des lois de Nuremberg qui fondent le nazisme. D’autres condamnations à des peines de prison longues sont prononcées. Nuremberg invente un chef d’inculpation : le crime contre l’humanité.

La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.
La une du Monde annonce la libération du camp de Bergen Belsen.

Comment le « sens du devoir » peut-il pousser un homme à accomplir les actes les plus cruels à l’encontre de ses semblables ? Un début d’explication avec La Mort est mon métier de Robert Merle : les pseudo-mémoires de Rudolf Höß, rebaptisé Rudolf Lang dans le livre, commandant du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz. Rédigé entre 1950 et 1952, ce récit nous fait comprendre le concept de banalité du mal élaboré pourtant presque 10 plus tard par Hannah Arendt. Voici un extrait de la préface du livre écrite par Robert Merle signée du 27 avril 1972 :

Il y a bien des façons de tourner le dos à la vérité. On peut se refugier dans le racisme et dire : les hommes qui ont fait cela étaient des Allemands. On peut aussi en appeler à la métaphysique et s’écrier avec horreur, comme un prêtre que j’ai connu : « Mais c’est le démon ! Mais c’est le Mal !… ».
Je préfère penser, quant à moi, que tout devient possible dans une société dont les actes ne sont plus contrôlés par l’opinion populaire. Dès lors, le meurtre peut bien lui apparaître comme la solution la plus rapide à ses problèmes.
Ce qui est affreux et nous donne de l’espèce humaine une opinion désolée, c’est que, pour mener à bien ses desseins, une société de ce type trouve invariablement les instruments zélés de ses crimes.
C’est un de ces hommes que j’ai voulu décrire dans La Mort est mon métier. Qu’on ne s’y trompe pas : Rudolf Lang n’était pas un sadique. Le sadisme a fleuri dans les camps de la mort, mais à l’échelon subalterne. Plus haut, il fallait un équipement psychique très différent.
Il y eu sous le nazisme des centaines, des milliers, de Rudolf Lang, moraux à l’intérieur de l’immoralité, consciencieux sans conscience, petits cadres que leur sérieux et leurs « mérites » portaient aux plus hauts emplois. Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’Etat. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux.

Se méfier du démon de la pureté. Se méfier du sens du devoir qui pousse sur les champs de frustrations, sur les collines de l’orgueil, sur les murs qu’édifie l’individualisme.

images 1, 2 et 3

POURQUOI TANT DE POISSONS LE 1ER AVRIL ?

1er avril : jour béni pour les enfants, les taquins et autres farceurs. Mais d’où vient cette tradition ? Pour en savoir plus, par ici…

Le fameux et énigmatique poisson d'avril...
Le fameux et énigmatique poisson d’avril…

UNE HISTOIRE DE CALENDRIER

Depuis un peu plus de 500 ans, notre année civile commence le 1er janvier. Il n’en fut pas toujours ainsi. C’est Charles IX, guidé par sa mère Catherine de Médicis, qui, le 9 août 1564, publia, entre autres décisions, celle de faire commencer l’année le 1er janvier. C’est l’Édit de Roussillon, préparé et signé dans la ville de Roussillon, par, entre autres,  Michel de L’Hospital (voir un précédent article du Mag@zoom à propos de cet homme bienveillant quoique méconnu : ici). Auparavant, le début de l’année variait selon les provinces : à Lyon, c’était le 25 décembre, à Vienne, le 25 mars, ailleurs encore le jour de Pâques… L’ Empereur  Charles Quint avait déjà fixé le début de l’année au 1er janvier dans son royaume. Et en 1622, le Pape Grégoire XV applique cette mesure à l’ensemble de la chrétienté. Il poursuit ainsi l’œuvre de son illustre prédécesseur, Grégoire XIII, qui s’était attaqué à la réforme du calendrier. Sur les tribulations du calendrier et du temps, voir, encore, un précédent article du Mag@zoom : .

Exemple de calendrier grégorien du XIXème siècle.
Exemple de calendrier grégorien du XIXème siècle.

POURQUOI TANT DE POISSONS ?

Comme le début de l’année coïncidait donc autrefois avec le printemps (grosso modo mars avril), les gens avaient l’habitude de s’offrir des petits cadeaux, comme nous le faisons encore parfois, et qu’on nomme étrennes. Cette tradition des petits cadeaux a perduré, mais c’était « pour rire ». Et la farce ou le canular est un geste traditionnel ancien : les Romains avaient leurs hilaria, fêtes fixées aux alentours du 25 mars… En Occident, et en Amérique du Nord encore aujourd’hui, cette période correspond à la « fête des fous » qui remonte au Moyen Âge. C’est le «April Fool’s day» (jour des fous d’avril) ou «All Fool’s day» (jour de tous les fous).

Combat entre Carnaval et Carême, Brueghel l'Ancien, 1559.
Combat entre Carnaval et Carême, Brueghel l’Ancien, 1559.

Et puis, mars-avril : cette période marque l’ouverture de la pêche en eau douce. Le lien entre 1er avril et poisson collé dans le dos est peut-être à trouver ici… À moins qu’il ne faille rapprocher cette tradition de celle de Pâques, qui met fin au Carême : on sait que le poisson a une importance symbolique pour les Chrétiens. Le poisson étant le signe de reconnaissance des premiers fidèles du christ. L’ichthus chrétien, ce dessin représentant un poisson, est un acronyme de « Christ »

Ichthus : signe de reconnaissance des premiers chrétiens.
Ichthus : signe de reconnaissance des premiers chrétiens.

Et puis le poisson, c’est le dernier signe zodiacal de l’hiver : on marque ainsi par cette fête, qui rappelle des rites d’inversion anciens, un passage calendaire, passage de l’hiver au printemps, de la stérilité à la fertilité, de la pénombre à la lumière…

Le 1er avril, tel qu’il se célèbre aujourd’hui, est un héritage de toutes ces traditions. Ce qui paraît commun, c’est l’idée du rite de passage, pour rire…

image 1

image 2

image 3

image 4

11 MARS 2011 : FUKUSHIMA

Au moment où on parle d’enfouir 80 000 tonnes de déchets radioactifs sur la zone de Bure dans la Meuse, il faut plus que jamais rappeler les dangers auxquels les populations s’exposent…. Souvenons-nous. Souvenez-vous…Vendredi 11 mars 2011. Début d’après-midi. Fukushima. Japon. La terre tremble. La mer mugit. Et c’est la catastrophe. Nucléaire. Fukushima, Récit d’un désastre, de Michaël Ferrier, raconte la descente aux enfers du peuple nippon. Témoin direct, involontaire, de la catastrophe, il raconte cette fin du monde en trois temps : séismes à répétition, tsunami, cataclysme nucléaire.

UNE CATASTROPHE ANNONCÉE

Ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de lettres, docteur ès-lettres de l’université Paris-Sorbonne, Michaël Ferrier est professeur à l’université Chuo de Tokyo, au Japon. Sa vie est là-bas. Son amour est là-bas : Jun, qui partage sa vie et sa passion pour le Japon.  Le 11 mars 2011, ils sont les témoins directs de la catastrophe. Le Récit d’un désastre est inédit. Il n’aurait pas dû exister. Il existe. Et c’est l’œuvre la plus diffusée de son auteur. Il aurait préféré peut-être que ce soit un autre de ses romans. Mais celui-ci raconte l’indicible. Extraits :

« Cela fait 80 millions d’années que ces plaques [les plaques tectoniques] se frictionnent. Aujourd’hui, ce vieux conflit s’est réveillé. Les répliques s’enchaînent à une cadence folle. La terre tremble. La terre tremble. Le vendredi 11 mars : 78 séismes. Le samedi 12 mars : 148 séismes. Le dimanche 13 : 117 séismes. (…) Paul Claudel, lui, trouve pour le dire les mots justes et l’image exacte : ″A tout moment, à midi, au théâtre, pendant le repas, la main mystérieuse intervient. Elle saisit le Japon au collet, elle lui rappelle qu’elle est là.″ Ici, en une semaine, on en est à plus de 400 répliques. Un tremblement de terre magnitude 5 minimum toutes les 17 minutes… Et c’est dans ce pays qu’on a construit 54 réacteurs nucléaires. » 

Michael Ferrier, Fukushima, Récit d'un désastre (2012)
Michael Ferrier, Fukushima, Récit d’un désastre (2012)

Inconscience meurtrière de ceux qui ont installé des centrales nucléaires sur une terre fragile. Ce mois de mars 2011, les éléments se déchaînent sur le Japon : la terre tremble, un tsunami engloutit tout ce qui vit sous un déluge d’eau, le feu brûle infiniment dans les réacteurs de la centrale, et l’air qu’on respire devient poison, et tue lentement.

L’île principale de l’archipel semble avoir glissé de plus de deux mètres et l’axe de rotation de la Terre s’être déplacé de dix centimètres, alors imaginez ce qui s’est passé avec les maisons (..) le séisme du Tohoku a libéré une énergie 24 mille fois plus forte que la bombe atomique larguée en 1945 à Nagasaki.

Les mots disent l’énormité, l’aberration, l’horreur aussi vécue pas les populations victimes à la fois du cataclysme naturel et de la catastrophe nucléaire. Énormité, aberration, horreur. La Terre. La Mer. Le Ciel. Ou comment le monde devient fou. Baudelaire et Claudel se cassent la figure de la bibliothèque. Des bouts du ciel nous tombent sur la tête. Les murs tremblent. Le sol tremble. Tout est sens dessus dessous. Et la mer vient engloutir le tout. Comment dire la vague haute de trois étages ? Comment dire ce déferlement vertigineux : la vitesse d’un tsunami est de 360 km /h pour 1km d’eau ; à 5 km du rivage, les vagues sont encore à 800 km/h … à 500 mètres, c’est l’équivalent d’un TGV ( 250 km/h) qui se lance sur la plage… Comment dire « les corps, les cris, la lente agonie (…) le bruit de l’eau (…) l’écharpe de boue, la strangulation liquide », les amas de voitures, de bateaux, de maisons, les objets, le verre, le bois, les métaux, toutes ces choses du quotidien des hommes entremêlées dans une danse stagnante et macabre. 25 millions de tonnes de débris, sans compter les véhicules… Comment ?  Cadavres à la dérive d’un déluge qui charrie êtres et choses dans son cortège boueux et funèbre.

Citons encore Michaël Ferrier :

À l’heure où je trace ces lignes, le tsunami continue son chemin à travers l’océan pacifique. Les vagues iront se perdre l’an prochain sur les côtes américaines, et arriveront jusqu’en Antarctique où, après un voyage de 13 000 km, elles feront encore trente centimètres et seront encore assez puissantes pour fissurer et faire s’effondrer de gros blocs de glace. Ou encore ce détail, que me rapporte un géologue rencontré dans un restaurant de Fukushima : les cartes de la région sont toutes à revoir, car de nombreux éléments du relief (côtes, criques, collines…) se sont déplacés.

LA DEMI-VIE

Et le récit s’achève ainsi, dans la poésie du tragique :

L’eau, le vent, les feuilles.

L’herbe, les champignons, les baies.

Se rouler dans l’herbe.

Sentir la pluie sur son visage, au petit matin – odeur de vin et d’algue – dans une rue de Tokyo.

Voici quelques échantillons de ce qui, petit à petit, nous devient de jour en jour un peu plus interdit. La pluie tombe, mais ce n’est plus la pluie. Le vent souffle, mais ce n’est plus le vent : il porte avec lui le césium et non le pollen, des bouffées de toxines et non des parfums. La mer, tout en continuant à rugir, devient muette de terreur.

Depuis le 11 mars, une expression s’est répandue comme une traînée de poudre : la « demi-vie ». Elle est autour de nous, on ne parle plus que de ça désormais. La demi-vie des éléments radioactifs que les réacteurs nucléaires diffusent par panaches. La demi-vie n’est pas une moitié de vie. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires…

Une femme et sa fille priant pour les millions de victimes de la catastrophe de Fukushima. REUTERS/Kim Kyung-Hoon (JAPAN)
Une femme et sa fille priant pour les millions de victimes de la catastrophe de Fukushima. REUTERS/Kim Kyung-Hoon (JAPAN)

Il faut lire et relire le récit de Michaël Ferrier, paru aux éditions Gallimard en 2012, et disponible en format de poche. Il faut éveiller les consciences.

image 1

image 2

 

CAVIAR, POISSON STAR

« Mémoire d’éléphant, voix cristalline, écailles scintillantes et sourire bright ». Voici le portrait de Caviar, star du dernier opus pour la jeunesse de Justine Jotham. Et pourquoi pas faire chanter un oiseau plutôt ? Trop facile ! Faire chanter un poisson, voilà un défi à la hauteur des talents de l’auteure dunkerquoise. Et défi relevé ! Depuis le 7 février dernier, Caviar chante et enchante tous ses lecteurs et a trouvé sa place dans la collection « Nos amies les sales bêtes » des Editions du Poulpe. Caviar… pas si sale et pas si bête que ça…

Portrait de Caviar, poisson star.

Caviar poisson star, c’est d’abord une photographie intéressante de notre société… Un père macho qui travaille beaucoup, Jean Bernard. Une maman qui travaille beaucoup, aussi, Prunelle… Une grand-mère qui ne s’entend pas avec son gendre et atteinte de la maladie d’Alzheimer, Mémé. A l’école, c’est pas mieux. Madame la Directrice ne connaît pas la bienveillance. Quand Léopold apporte son poisson en classe, elle invite les autres élèves à se moquer de ce pourtant si touchant duo. On appelle ça du harcèlement aujourd’hui. Ici, il est même encouragé :

« Caviar ? HA HA HA ! Vous avez entendu ça, les enfants ? Qu’est-ce que c’est que ce nom ?

– Bouh ! Léopold ! La honte ! HA HA HA !!! HA HA HA !!! s’esclaffent les élèves en pointant du doigt le marmot dépité.

Léopold observe ses pieds et ses baskets trop petites aux lacets défaits. Défait, il l’est aussi – abattu, rompu, vaincu. Ses iris joliment bleutés se noient dans les larmes et son regard est vague et translucide. Je sais bien que, par principe, je n’aime pas les mouflets, mais Léopold est différent dans sa fragilité. Différent…

Justine Jotham a des souvenirs malheureux de l’école maternelle, nous confie t elle… Enseignante quelques années en collège, elle a eu le temps de se forger une opinion : « Je ne suis pas sûre que les enfants soient heureux à l’école, heureux de ce qu’on leur propose. Malgré l’illusion de « bienveillance, d’ « ouverture »  » et de « confiance »…

Justine Jotham, Maître de Conférences en Littérature à l’ULCO Dunkerque, et auteure jeunesse.

Sous la plume de Justine, c’est Caviar qui raconte. Star de la chanson. Et star du récit. Poignante, la solitude du petit Léopold. C’est Mémé, qui perd la boule, et Goldy, rebaptisé Caviar, qui vont, vous l’avez compris, combler ce vide affectif.

Goldy, c’est son premier nom, nom d’artiste, du temps où il partageait la vie et la scène avec Miss Silver, vedette de la chanson, apporte gaieté et amour dans la vie du petit héros. Chaque chapitre s’ouvre en musique… Et on s’amuse à reconnaître ici ou là des airs connus cachés dans les paroles retravaillées de Caviar Poisson Star :

« C’est la java des aieux,

La plus belle des ritournelles… »


Comme chez Beaumarchais, tout finit avec de l’amour et des chansons…

Mais chut ! Je n’en dis pas plus. A vous de découvrir l’histoire…

Caviar… à déguster !

Un narrateur chanteur. Une auteure musicienne. Cela va de soi. Tromboniste à l’Orchestre Semper Fidelis, Justine Jotham voue une adoration pour Le Lac des Cygnes de Tchaïkovski. Elle passe du temps sur sa batterie électronique ; la Mémé de Léopold est d’ailleurs percussionniste sur batterie… de cuisine ! Cette Mémé est attachante dans sa folie douce ; elle est née des souvenirs que Justine a de sa propre grand-mère, qu’ un AVC a rendue aphasique, mais qui gardait une mémoire intacte pour fredonner les chansons de carnaval…

Pédagogue née (elle est Maître de Conférence en littérature à l’ULCO Dunkerque), Justine met aussi un point d’honneur à parsemer son récit de références scientifiques, littéraires, et culturelles d’une manière générale. Et toujours avec humour… Ainsi Caviar est un « cyprin doré », non un vulgaire poisson rouge, et son anatomie est détaillée au fil des pages, entre « branchies », « ouies » et « mâchoires pharyngiennes ». On apprend dans la bonne humeur que « ce qui monte doit nécessairement redescendre », et les notes de bas de pages sont succulentes :

Méphistophélique : adjectif qui veut dire diabolique, mais j’aime bien ce mot, parce qu’il fait peur et que ça en met plein la vue (…)

« les vieilles personnes qui « se hâtent avec lenteur » : c’est ce que dit La Fontaine de La Tortue qui se mesure au Lièvre dans sa fable (…)

« Alzheimer a ses raisons que la raison ignore, disait le philosophe… »

Le texte se suffirait à lui-même, Justine jouant aussi sur la taille et la morphologie des caractères utilisés… Mais il est rehaussé par les illustrations de Perceval Barrier, qui a su, sans concertation nous a confié Justine, trouver les images collant parfaitement aux mots…

Bref, ce récit, comme les précédents, est un régal pour les lecteurs de 7 à 77 ans. Vous ne connaissez pas les précédents ?! Allez vite voir, pour découvrir Qui veut la peau d’Otto Dafé ? Et ici vous serez tentés par les aventures de Zénobie Abernathy, dont le tome 2, A la Recherche du Big Louchard, est sorti récemment…

La suite des aventures de Zénobie Abernathy…

Et pour rencontrer la belle Justine, insomniaque qui écrit, pour peupler ses nuits et les imaginations de ses lecteurs de personnages plus attachants les uns que les autres, allez voir dans les librairies de la région… Elle s’y promène pas mal en ce moment…

Justine Jotham est à La Mare aux diables à Dunkerque, samedi 16 février. L’événement : ici.

Le site des Editions du Poulpe : .

La Page Facebook de Justine Jotham : ici.

images

UN CHAT NOIR PRESQUE CENTENAIRE…

Enfin, pas tout à fait. C’est celle qui a créé l’incontournable Bal du Chat Noir qui fête ses 98 ans cette année. L’association Les Quat’Z’Arts est à ce jour la plus vieille société philanthropique dunkerquoise. Et la vieille dame se porte plutôt bien.. Portrait d’une association au grand cœur.

Le célèbre Chat de Geluck, parodié par Philippe Sagot.

Le célèbre Chat de Geluck, parodié par Philippe Sagot.

PLAISIR ET CHARITE

C’est la devise de l’asso depuis sa création en 1921. Plaisir et Charité. Ce sont les carnavaleux qui depuis tout ce temps permettent aux Quat’Z’Arts de financer tant de belles actions philanthropiques. En s’amusant au traditionnel Bal du Chat noir, et en se payant des pintes…

Le Bal du Chat noir, édition 2019.
Affiche 2016.

DES QUAT’Z’ARTS, UN CHAT NOIR, ET UNE ECOCUP POUR BOIRE…

Une belle surprise, et écologique en plus … Willy Moreews, Président par intérim depuis septembre 2018, et son équipe, innovent. Font preuve de créativité. Les Quat’z’arts  écolo : finis les verres jetables, on garde son verre … Le Chat noir se met au vert…

L’ecocup du Chat noir ou Quand le Chat noir se met au vert…

UNE HORLOGE, DOUZE COUPS DE MINUIT ET DES TAMBOURS MAJORS

Ce qui fait le charme du Bal du Chat Noir, c’est cette immense horloge qui décompte le temps jusqu’au lancement officiel de la saison carnavalesque. Majesté  des Tambours Majors et de la clique pour le chahut de minuit. Et ça, c’est le cadeau annuel des Quat’Z’Arts…

Les douze coups de minuit du Bal du Chat noir, édition 2018…

LE CHAT  VIEZ-VOUS ?

Que sont Les Quat’Z’Arts ? Pourquoi Le Chat Noir ? 1921. L’association naît à une époque où de grands auteurs comme Proust, Gide, Mauriac ou Colette font la une de l’actualité littéraire et artistique, aux côtés de Modigliani, Chagall ou du Douanier Rousseau. Et c’est Henri Ferrari qui la fonde. Convaincu par la devise latine : mens sana in corpore sano. Un esprit sain dans un corps sain. Les arts, oui. Le sport, aussi. Et le don de soi, par dessus tout. Un homme ne peut se réaliser, selon ce bienfaiteur de l’humanité, que s’il s’engage et milite pour autrui. Henri Ferrari s’était déjà illustré en créant en 1899 la première équipe de football dunkerquoise. Au lycée Jean Bart. Dont il était un ancien. Il est aussi à l’origine de la section cycliste du BACD Malo Rosendaël. Il invente même la presse sportive régionale !

Il décide donc de mettre en pratique sa foi en l’humanité en donnant naissance à une association philanthropique et en organisant un bal dont les bénéfices seront reversés aux plus démunis. En 1921, Montmartre est le creuset des arts. Tout le monde connaît le cabaret Le Chat noir, fondé par Rodolphe Salis en 1881. Cest tout naturellement, donc, que les pères fondateurs de l’association, étudiants aux Quat’Z’Arts (sculpture, peinture, architecture et gravure) lancent le thème du cabaret montmartrois comme décor à leurs premiers bals. À l’époque, d’ailleurs, les bals « du Chat Noir » ont lieu au Café George, Place du Théâtre à Dunkerque. Les Quat’Z’arts inventent le bal philanthropique. Et adoptent leur mascotte : le Chat noir.

Affiche du célèbre cabaret montmartrois LeCHat noir, fondé par Rodolphe Salis.

Affiche du célèbre cabaret montmartrois Le Chat noir, fondé par Rodolphe Salis.

Du Palais Jean Bart à la Salle de la Concorde, en passant par le Normandie Dancing, la Salle des Pompiers ou le Casino de Malo, Le Chat se promène et draine de plus en plus d’adeptes.  Les masquelours se retrouvent depuis 1984, et chaque année, au grand Kursaal. Michel Gadeyne, un des membres de l’association, publie un magnifique ouvrage en 1996, pour les 75 ans des Quat’Z’Arts, retraçant l’histoire de cette belle société. Il en rappelle les motivations :

Le philanthrope n’étudie ni ne disserte. Il apporte son aide aux plus démunis (…) L’association veut rendre à ceux qui l’ont perdue leur intégrité d’homme.

Et depuis 98 ans, portée par d’illustres figures dunkerquoises comme Paul Asseman, Gustave Fontaine ou Paul Verley, la générosité des Quat’Z’Arts soulage la difficulté de ceux qui sont dans le besoin. Les Resto du Cœur, La Banque alimentaire, les associations tournées vers le handicap ou le 3ème âge… Ce sont autant de dons pratiqués chaque année, et générés, entre autres, par les recettes du bal. Entre autres. Car les Quat’Z’Arts sont présents sur d’autres événements dunkerquois : les après-midis récréatifs du Petit Kursaal pour les personnes âgées, Dunkerque en Survêt’, les dons du sang, le traditionnel Salon du Vin et de la Bière ou  l’inénarrable Cô Pinard’s Cup. Ils ont même innové en 2016 en s’intégrant à l’action d’Octobre Rose, le mois de la lutte contre le cancer du sein. Car ils ont beau être 48 hommes membres de l’asso (pour huit femmes), derrière chaque homme, il y a une femme qui œuvre… Il n’y a qu’à voir qui sont les bénévoles présentes sur ces différents événements. 80 000 euros ainsi reversés en 2015. 60 000 en 2017. 80 000 euros à nouveau en 2018… Et pas seulement à des assos. À des particuliers aussi. Les Quat’Z’Arts financent par exemple des équipements plus ou moins lourds pour des personnes handicapées. Venir en aide aux plus démunis. Pascal Houdot insiste : si vous êtes dans la difficulté, n’hésitez pas à déposer une demande d’aide au siège de l’association Les Quat’Z’Arts : Bastion 32  Courtine 5 Route des Anciens Chantiers de France, 59140 Dunkerque.

98 ans, les Quat’Z’Arts ! Ce qu’on peut leur souhaiter pour leur anniversaire ? Laissons répondre Pascal Houdot :

Ce qu’on peut nous souhaiter ? Que chat va bien pour les années à venir !

La page Facebook des Quat’Z’Arts : ici.

Notre précédent article, pour le bal extraordinaire à l’occasion des 95 ans du Chat noir : là.

image 1

image 2

image 3

galerie de 5 images : affiches du Bal du Chat Noir, aimablement transmises par Pascal Houdot, responsable de la Communication aux Quat’z’arts. Qu’il en soit remercié !